‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 142 sur 440 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

que sur toutes choses il ne veut point se charger d'un monastère de filles. On recommande l'affaire à Dieu de part et d'autre, et les religieuses qui y ont le principal intérêt ne s'oublient pas de leur devoir. Enfin ce vertueux ecclésiastique se rend aux conseils de quelques prêtres en qui il a une entière confiance, qui lui persuadent de partir et d'embrasser la croix, et il y va pour s'offrir en sacrifice.

Ayant pris sa mission du supérieur, il n'eut pas plutôt commencé ses fonctions qu'il fut observé et sondé continuellement par toutes sortes de personnes et du dedans et du dehors; et surtout la nièce du Père Maréchal et sa compagne lui donnèrent souvent la question pour le faire parler.

Un religieux, autrefois supérieur des Billettes de Harfleur, qui après avoir cédé son monastère aux Capucins vivait parmi eux dans Rouen en habit de prêtre du clergé, fut celui dont les Jésuites se servaient comme d'espion pour découvrir les sentiments de M. Servonnet, et voici le commencement de la tragédie.

C'était en ce temps-là que l'Inquisition de Rome avait fait une grande liste des livres qu'elle avait mis dans l'Index pour en défendre la lecture. Ce confesseur, qui savait bien que la France ne reconnaît point les décrets de l'Inquisition, et qui ne pouvait pas ignorer l'arrêt de la cour du Parlement portant défense à qui que ce soit de les faire publier en France, se contenta de lui dire qu'il n'avait aucun des livres contenus dans cette liste, excepté la Théologie familière de M. de Saint-Cyran ; et de plus il savait que M. Gaulde, docteur de Sorbonne et grand-vicaire de Rouen, avait chargé la maîtresse des pensionnaires de faire apprendre cette théologie familière à ses nièces qui étaient alors dans le même monastère.

Il n'en fallut pas davantage pour en régaler les Jésuites et pour leur donner droit de décrier ce prêtre, jusqu'à le faire passer pour excommunié. Les Capucins qui leur servaient d'instrument le diffamèrent comme tel par toute la ville, à un tel point que la dame Du Boquet, l'une des dévotes de ces Pères séraphiques, se trouvant un jour de fête dans ce monastère, et entendant sonner une messe, parce qu'elle ne l'avait pas encore entendue ce jour-là, ne voulut point

y assister, parce qu'on lui dit que c'était le confesseur qui l'allait dire ; et qu'elle le crut excommunié.

Cependant les Jésuites redoublèrent eux-mêmes leurs visites dans le couvent des Ursulines. Le Père Hayneuve, leur recteur, y avait une confidente très vertueuse, qui depuis ce temps-là y mourut supérieure. Le Révérend Père l'ayant abordée lui fit ce beau compliment : « Ma chère sœur, je vous prie de me dire la vérité, car le cœur me saigne de ce que j'ai appris. On m'a dit que votre supérieur, votre confesseur et votre mère sont tous Arnauldistes. » Et parce qu'elle lui avait répondu d'une manière qui ne je satisfaisait pas, il alla chercher jusque dans la cathédrale M. de Sainte-Hélène, supérieur de cette maison, et lui donna sujet de croire qu'il y avait quelque chose de bien pressé, puisqu'un recteur des Jésuites faisait ainsi sortir à contre- temps un grand-vicaire de l'archevêque. Mais il en fut bien désabusé, quand ce Révérend Père lui dit : « Je vous donne avis que le confesseur des Ursulines est Arnauldiste, on m'a encore dit que la supérieure l'est aussi. — Oui, mon Père, lui dit ce supérieur. Savez-vous quelque chose de lui en particulier ? — Non, répliqua le Père Haj neuve ; mais je l'ai ouï dire ainsi. — Hé bien ! mon Père, lui dit M. de Sainte- Hélène, tenez-vous en paix, c'est moi qui suis chargé de ce monastère ; j'y ai mis ce prêtre, je le connais, et je sais bien qu'il ne fera rien que bien à propos. Adieu mon Père. »

Cette répartie, qui devait apaiser ce jésuite, ne servit qu'à l'irriter, et à redoubler Torage que sa compagnie élevait contre lui.

Peu de temps après M. Servonnet, allant trouver le même M. de Sainte-Hélène, voulut découviir de lui si le Père Hayneuve l'accusait de quelque chose dont il se pût corriger. Ce docteur lui ayant dit que non, et l'ayant seulement averti qu'il était Arnauldiste, le confesseur lui répliqua : « Vraiment, Monsieur, il n'en dit pas moins de vous. » Sur quoi le supérieur lui dit de s'en aller et de ne se mettre pas en peine de tous ces discours.

Cependant M. l'archevêque de Rouen, ayant les oreilles battues des médisances continuelles que l'on publiait contre ce prêtre, crut être obligé de faire lui-même la visite du couvent des Ursulines, et après avoir parlé à toutes les

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