LIVRE XXVI
ce qui blessait le plus ces bons Pères était de voir M. Servonnet dans cet emploi, dont il pressait lui-même ce prélat de le décharger, regardant sa retraite hors des Ursulines comme une grande miséricorde de Dieu, pour n'avoir plus à répondre de la conduite des âmes; mais il n'avait jamais pu obtenir le congé qu'il demandait, et M. de Rouen l'avait toujours exhorté à continuer, à cause des bénédictions que Dieu répandait sur son emploi.
Ceux qui avaient conspiré son expulsion ne cessaient pas de lui tendre continuellement des pièges. Le petit ecclésiastique nommé Prévost, et quelques autres émissaires des Jésuites ne manquaient pas de prétextes pour aller aux Ursulines; tantôt l'un d'eux empruntait un livre, tantôt l'autre y allait dire la messe, et tous tâchaient de le faire parler sur les questions du temps pour le surprendre et envenimer ses réponses par de faux rapports. Mais tous leurs efforts furent assez inutiles, car il faisait profession de ne s'être jamais mêlé de ces sortes de disputes, disant qu'il n'entendait pas ces matières et qu'elles surpassaient sa capacité. Il est vrai qu'en plusieurs occasions il parla contre la morale relâchée, et dit que qui brûlerait le dernier méchant livre des casuistes rendrait un très grand service à l'Église. Et comme MM, les curés de Rouen avaient beaucoup d'amitié pour lui, aussi lui faisaient-ils part de leurs ouvrages contre la corruption de la morale chrétienne. Ceux de Paris et du voisinage, dont il était fort connu, lui faisaient aussi part de leurs pièces quand il faisait quelque voyage à Paris, et les ayant reçues d'eux gratuitement et sans argent, il les distribuait aussi de même à ses amis, et sans qu'il leur en coûtât rien. C'était là son plus grand crime.
Le P, Brisacier, ayant succédé au P. Hayneuve, annonça aussitôt sa venue aux Ursulines, etleur oflrit tout le service qui dépendait de son rectorat. Il se trouva que la supérieure qu'il avait demandée au parloir s'en excusa sur ce qu'elle était aux exercices. Le Père en demanda quelques autres ; mais on lui fit dire qu'il était fête, et que ces jourslà on ne parlait point sans grande nécessité. Il connut bien ce qu'on voulait dire, et s'en étant retourné plein de dépit, en fit ses plaintes à M. Mallet, nommé grand-vicaire depuis peu de temps, qui attendait que M. Servonnet lui en vînt
254 MÉMOIRES DE 60DEFR0I HBRMANt
faire des excuses. Mais comme ce n'était point 'Un homme de compliment, il fut obligé de se passer de cette civilité*.
La Mère de Saint-Dominique, supérieure, étant morte dans ce temps-làj aussi paisiblement et tranquillement qu'elle avait vécu, avec toutes les marques d'une piété solide et tous les secours de l'Église, on ne laissa pas de faire courir le bruit qu'elle était morte sans sacrements, sans avoir même voulu regarder le crucifix, et de publier quantité de pareils mensonges, fort communs aux Jésuites.
Quelques personnes de la ville étant mortes de mort subite, on fit courir le bruit que c'était ainsi que mouraient les jansénistes, quoique ceux dont il s'agissait n'eussent apparemment jamais ouï parler de Jansénius. Mais Dieu, qui humilie les hommes quand il lui plaît, ne fut pas longtemps sans faire taire ces téméraires calomniateurs. Car un jour de Saint François, deux Jésuites étant allés visiter les Capucins, l'un deux s'en retourna sans compagnon, l'autre étant mort subitement dans cette maison. Un troisième mourut aussi sur le champ dans la congrégation, et un quatrième en quelque autre endroit; de sorte qu'ils ne s'avisèrent plus d'attribuer la mort subite aux jansénistes, de peur de passer eux-mêmes pour tels.
Mais toutes ces calomnies n'étaient encore que les préludes de la dernière persécution, qui fut d'autant plus terrible qu'elle enveloppa un plus grand nombre de gens de bien sous prétexte du prétendu jansénisme, quoique leur unique crime fût de s'être déclarés contre la morale des Jésuites.
M. de Rouen était alors à Paris, en l'année 1660, pendant que M. Mallet, pour satisfaire à son zèle amer, faisait de secrètes informations contre des ecclésiastiques innocents. Ce prélat, qui dans les premières années de son épiscopat avait donné des marques de sa douceur, qui paraissait même sur son visage, ainsi que les curés de la ville l'en avaient loué dans le commencement de leur factum contre
1, Tout le passage depuis : La ruine de cette dernière cabale (p. 252) a été barré au ms. et ne figure pas aux copies. On lit en marge de ce passage la note suivante écrite par la M. Le Féron : Cette page et la suivante, quoique barrées, ne contiennent rien quinesoit vrai ; mais c'est seulement que l'on a cru en revoyant ceci passer les choses moins nécessaires, pour avancer l'ouvrage dont on est pressé.