LIVRE XXVI S
TApologie des casuistes, s'était tellement changé par le commerce de la cour et par la considération de ses intérêts, dont il se faisait une règle et une loi inviolable, qu'il n'était plus reconnaissable à ses propres brebis. Les mesures qu'il avait prises avec ceux qui pouvaient être favorables à ses grands et ambitieux desseins produisirent d'étranges effets, qui n'éclatèrent que dans la suite. D'abord il courut quelques bruits vagues d'informations. On publia confusément que M. Mallet cherchait des témoins, qu'il en avait fait ouïr quelques-uns dans le séminaire, et qu'après les avoir instruits, il avait pris la qualité de commissaire, pour les entendre juridiquement. Mais ceux qui se sentaient innocents et à qui la conscience ne reprochait rien ne s'en mirent pas en peine, ne croyant pas que des prêtres voulussent être dénonciateurs, juges et témoins tout ensemble.
S'étant fait en ce temps-là une élection de supérieure aux Ursulines, et la Mère de Sainte Geneviève, sœur de M. de Rassan, qui était regardée dans cette maison comme un modèle, depuis l'expérience que l'on avait de sa conduite dans la charge de maîtresse des novices, fut nommée pour tenir le premier rang, quelque résistance qu'elle y apportât par ses gémissements et par ses larmes. Quelquesunes craignirent en elle un excès d'exactitude. Mais l'on connut peu à peu combien elle avait de charité et de condescendance pour supporter les infirmes; et cette maison ne fut jamais plus unie que pendant qu'elle en fut chargée.
Toutes choses étaient paisibles, lorsque M. de Sainte-Hélène reçut tout d'un coup un ordre de congédier le confesseur. La Mère de Sainte Geneviève, qui n'était encore qu'au troisième mois de sa supériorité, apprit cette nouvelle comme un coup de massue capable de l'assommer, parce qu'elle regardait ce prêtre comme son père, pour lequel elle avait tout le respect d'un enfant.
Comme il n'aimait pas moins la communauté, il fît un voyage à Paris pour y travailler à leur commune justification. Il y réussit si heureusement, qu'ayant parlé à la reine en présence de M. de Rouen, elle dit que les choses étant ainsi qu'il les lui disait, elle ne voulait rien autre chose. Néanmoins, M. de Sainte-Hélène ayant pris congé de son
25fi MÉMOIRES DE GODEFROI HERMANT
archevêque, ce prélat, à son insu, donna une étrange commission à M. Gaulde, de qui seul on apprit celte particularité depuis ce lemps-là. Car la visite qu'il devait faire devait être précédée de la déposition de la supérieure et de l'expulsion du confesseur. Dieu en disposa autrement, et appela cette fille dans son saint repos après peu de jours de maladie.
M. Gaulde, qui avait des ordres secrets et d'une discipline fort nouvelle, avait résolu de faire une supérieure lui seul, selon l'ordre qu'il en avait; et sans le secours de quelques personnes qui l'en désabusèrent, il eût mis la supériorité dans des visions et des révélations puériles.
Il ne se pouvait pas faire que le bruit de la destitution du confesseur ne mit l'alarme dans le monastère, puisque, outre l'approbation qu'il avait des supérieurs, il avait beaucoup servi au temporel de cette maison, ayant reçu plus de vingt mille livres d'une personne de grande piété qui n'y prenait point d'autre intérêt, sinon que Dieu y était glorifié et la règle exactement observée.
On y avait vu même éclater un coup de providence extraordinaire. Car lorsqu'on tâchait de les affamer par la soustraction de leurs pensionnaires, comme elles avaient été obligées de faire fouir la terre pour faire un lavoir, elles trouvèrent inopinément un trésor de plus de huit mille livres.
Ces bénédictions leur étant arrivées sous la conduite de ce confesseur, elle crurent ne devoir manquer à rien pour le conserver à leur maison', [maisj M. Gaulde, toujours prévenu contre ce vertueux ecclésiastique, fit dans la visite dont il avait la commission des règlements tout à fait
l. Ici se trouve au vas. un loug passage barré. Ilermant relatait les efforts faits par les Ursulines pour garder leur confesseur, et donnaitle texte des certificats que ce prêtre avait fait venir de Lyon, où il avait longtemps demeuré, quand il était venu s'établir h Rouen. Ces attestations, au nombre de trois, émanent de MM. Michel Combet et Thomazet, curés de Lyon, et de Messire Antoine de Neufville, vicaire général de M. l'archevêque de Lyon.
Elles ne présentent d'ailleurs pas beaucoup d'intérêt, toutes trois répètent que M. Justinien Servounet était un prêtre de bonnes mœurs, d'une foi pure et d'une piété exemplaire. On lit en marge du ms. toujours de la main de la M. Le Féron : Dajis la copie on a fait passer ces altestalions.