‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 162 sur 440 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

pour confondre les évêques qui faisaient tant de bruit contre le mandement des grands-vicaires de Paris*.

Il dit aussi à un de ses confidents, depuis son retour à Paris, qu'assurément l'envie que l'on portait aux religieuses de ce monastère ne venait que de l'éclat de leur piété ; que ce n'était pas sans raison qu'elles avaient passé pour illustres en ce genre; mais que c'était pour cela même qu'elles s'étaient attiré la jalousie, et ensuite la haine de tant de différentes personnes. 11 avoua qu'il n'avait jamais trouvé de maisons si bien réglées ni si pieuses; il déclara qu'il le dirait partout hautement, et qu'il espérait d'y faire rétablir toutes choses. Et sur ce que celui à qui il ouvrait ainsi son cœur lui demanda s'il ne dresserait pas de procès-verbal de cette visite, qui venait d'êire achevée le 30 août, pour témoigner par un acte public et authentique le bon état où il avait trouvé les deux maisons, il répondit qu'il n'était pas besoin de procès-verbal lorsque tout était dans l'ordre et dansl'obéissance, puisque ce procès-verbal ne pourrait contenir autre chose, sinon que tout y était dans l'ordre et dans l'obéissance, et qu'il avait reconnu dans le cours des visites de ces deux monastères que les filles qui les composaient étaient admirables dans leur conduite et dans leur piété. Cependant cela n'empêcha pas que l'on ne bouchât les deux tribunes de M^^^ de Guéméné et de M™e de Sablé dans la maison de P. R. de Paris, par ordre du roi que M. Le Tellier avait reçu de la bouche de S. M. , ainsi qu'il le manda lui-même à cette marquise*.

La Mère Agnès, abbesse de ces deux monastères, fit la relation de cette dernière visite avec sa douceur ordinaire, dans ces deux lettres qu'elle en écrivit alors à M. d'Angers, son frère :

« Gloire à Jésus au très Saint Sacrement,

« Ce 4 septembre [1661].

« Mon très cher Père, « Notre visite est conclue, et elle nous a laissées au même

1 . Ce passage, depuis : M. le doyen étant de retour à Paris, est barré au DûB. et ne flgure pas aux copies.

2. Ce passage, depuis : Cepei\danl cela n'empêcha pas, est barré au ms. et ne figure pas aux copies.

état OÙ nous étions auparavant, ceux qui l'ont faite n'ayant pu donner d'atteinte à notre foi, qu'ils ont reconnue être entièrement orthodoxe. Mais nous avons sujet de nous servir des paroles de Saint Paul, qu'encore que notre conscience ne nous reprenne de rien en ce point, nous ne sommes peut-être pas justifiées devant les hommes, parce qu'on recommence de nous traiter comme criminelles avant que d'avoir décourert notre crime. Et depuis que M, Bail l'a recherché avec une exactitude non pareille, il a été contraint de nous dire, en concluant la visite, qu'il n'avait rien trouvé dont il ne se sentît obligé de rendre beaucoup d'actions de grâces à Dieu. Il n'a pas laissé d'ajouter qu'il aurait été bien affligé s'il eût reconnu quelque chose de ce qu'il pensait, parce qu'il aurait fallu venir à de grandes extrémités, comme de dévoiler l'une, séquestrer d'autres, et excommunier comme des ennemis de l'Église, et que c'eût été un grand mal, car l'une fût venue à dire : J^ai Saint Augustin pour moi, et l'autre Saint Paul, et qu'ainsi il n'y aurait point eu de remède. Ce sont les douceurs que nous avons reçues de ce bon monsieur, qui est tout brûlant de zèle contre des erreurs imaginaires, et qui est incapable de revenir du soupçon qu'il a pris que ceux qui nous ont conduites sont suspects de cette nouvelle hérésie. Il faut avouer, mon très cher Père, que nous sommes dans un temps bien misérable, puisqu'on y appelle le mal bien, et le bien mal. Ma sœur Angélique vous envoie un mémoire qui est la suite de celui qu'elle vous a envoyé par le dernier ordinaire. M. d'Andilly a été un peu mal d'un commencement de fièvre qui n'a point eu de suite; mais l'on nous assure qu'il est bien présentement. Nous n'avons pas laissé d'avoir beaucoup de frayeur, à cause du grand nombre de malades qu'il y a à Port- Royal. Je suis tout à fait édifiée de la piété de mon neveu, qui lui fait tenir si cher ce que nous lui avons envoyé de notre chère Mère, de qui la vénération croît tous les jours, jusqu'à M. Bail qui Ta appelée publiquement : « Notre sainte Mère. » Demandez s'il vous plaît à Dieu, mon cher Père, qu'elle ait aussi de saintes filles, afin qu'elles soient dignes d'être vos très humbles servantes. Je ne doute point que vous ne brûliez toutes nos lettres, qui ne sont que pour vous seul, parce qu'on nous a obligées à un très grand secret, qui ne sera

pas intéressé quand vous le direz aux deux personnes dont l'un est toujours avec vous, et l'autre s'y trouve présentement. »

Un peu de justesse d'esprit et de jugement solide aurait empêché M. Bail de tomber dans de si grandes absurdités à la fin de sa visite. Car voyant tant de bien dans les deux maisons qu'il venait d'examiner avec la plus grande préoccupation du monde, il en devait conclure naturellement que Dieu avait répandu une grande bénédiction sur les soins paternels de ceux qui y avaient travaillé depuis tant d'années, et que la fécondité de leurs bonnes œuvres était un grand préjugé de la pureté de leur foi. Il devait se souvenir que Jésus-Christ avait dit des hérétiques et des faux prophètes, qu'on les connaissait par leurs œuvres: Ex operibus eorum cognoscetis eos. Mais au lieu d'en faire le discernement par ces règles de l'Evangile, il n'en voulait point avoir d'autres pour les examiner que ses anciennes préoccupations, et sa trop grande crédulité à ceux qui ne cessaient de flétrir leur innocence et de noircir leur réputation par une infinité de calomnies.

Le 6 du même mois de septembre, la Sœur Angélique de Saint-Jean Arnauld ' exposa encore l'état de Port-Royal à M. l'évêque d'Angers, son oncle, par la lettre qui suit :

« Monsieur mon très cher oncle,

« Puisqu'il n'y a plus rien à espérer du côté des hommes, c'est maintenant que nous devons faire paraître que si nous avons désiré la paix pour le bien de l'Église ; ce n'a pas été pour nous exempter de souffrir pour la vérité, que Dieu nous a fait la grâce d'aimer, puisque sans elle nous ne pourrions être délivrées de plus grands maux que ceux dont on nous menace. Je parle en commun, ayant le bonheur d'être unie avec vous dans une si heureuse rencontre, pour parler les termes de la foi, qui nous oblige d'avoir plus d'attention aux promesses de Dieu qu'aux menaces des hommes.

1, Cette lettre est imprimée au tome II des Lettres de la Mère Agnès (éd. Gillet-Faugère, p. 107) à la date du 6 septembre 1663, comme étant delà Mère Agnès. Une correction ms. d'Hermant iu'iique très nettement qu'il attribuait la lettre à la Mère Angélique de Saint-Jean et qu'il la croyait de 1661. La Mère Le Féron était du même avis. Les mots : Mon très cher oncle, sont à la marge, et de sa main.

Il n'arrive rien de nouveau, puisque de tout temps les vrais serviteurs de Dieu ont été éprouvés par les afflictions, et ce ne sera aussi rien d'extraordinaire, s'il lui plaît de nous fortifier comme il a fait les autres, et comme il veut que nous espérions qu'il le fera à notre égard. L'histoire des Macchabées nous apprend à prier Dieu avant toutes choses, et à repousser les efTorts de nos ennemis, qui nous veulent empêcher de bâtir le temple de Dieu, dont le fondement est la vérité, sans laquelle toute la piété chrétienne ne subsiste point. Et il nous serait bien inutile de conserver notre monastère pour servir Dieu en paix, si l'amour d'une paix temporelle nous faisait perdre celle de notre conscience, sans laquelle nous n'en pourrions avoir avec Dieu. Je m'imagine, mon très cher Père, que vous n'aurez pas désagréable que je vous parle de la sorte pour vous rendre compte de la disposition où nous nous trouvons en cette occasion si proche de voir éclater le tonnerre qui fait déjà tant de bruit, et pour vous supplier très humblement de nous rendre participantes de vos saints sacrifices pour nous animer dans le combat, comme nous espérons de l'être par votre fermeté, qui fera, s'il en est besoin, que vous renoncerez, non seulement aux biens de la terre, mais aussi à un emploi aussi saint, aussi utile et aussi avantageux aux âmes qu'est celui où vous êtes, lorsque Dieu vous présentera autre chose à faire pour son service. C'est ce que nous lui demandons incessamment prosternées au pied de son saint autel, n'ayant point d'autres armes que nos larmes et nos gémissements dans la vue de notre faiblesse, mais qui n'empêche pas que nous n'attendions tout de Dieu, qui se sert des choses les plus basses pour résister aux [plus] fortes. »

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