LIVRE XXV
L'abbé s'acquitta de cette commission, et manda à M. de Salers que par ordre de Sa Sainteté on avait déjà sollicité ce prélat de marquer sa soumission au Saint Siège par une déclaration que l'on pût faire voir à Sa Sainteté, et que cependant il vît M. le nonce pour lui en faire part.
Mais l'espérance que M. de Sens avait du succès de son affaire par l'entremise du Père Hilarion, qui était en réputation d'être assez favorable aux disciples de saint Augustin;, se trouva frustrée en peu de temps. Car cet archevêque ayant fait sonder l'esprit du nonce, il trouva qu'il n'y avait rien à faire pour lui s'il ne révoquait sa première lettre pastorale par une seconde que l'on exigeait de lui, et dont le nonce lui avait envoyé le projet par les médiateurs de son affaire ; de sorte que comme il vil qu'on l'obligeait de déclarer que les cinq propositions de Jansénius étaient condamnées en son sens, de reconnaître une grâce suffisante, et de désavouer la grâce efficace par elle-même (ce qui n'était pas dans la constitution du pape), il en fut tellement rebuté que toute la négociation se rompit.
Le nonce de son côté, pour rendre compte à Sa Sainteté de ce qui s'était passé dans cette affaire, lui manda le 9 juillet 1660 qu'il ne voyait pas d'apparence que l'archevêque de Sens vînt le trouver pour traiter avec lui d'accommodement, que jusqu'alors ce prélat n'avait pas voulu le voir en personne, ayant affecté de fuir sa présence et de ne traiter avec lui que par le moyen de ses amis; que son unique prétention était de disputer et de prouver que sa lettre pastorale n'avait rien de criminel; qu'après lui avoir fait dire qu'il fallait la désavouer et en faire une autre, il ne le voyait pas en disposition de revenir; et qu'enfin il serait à souhaiter que l'ami de l'abbé Hilarion fût plus heureux que tant d'autres, qui avaient toujours entrepris en vain d'accommoder cet archevêque avec Sa Sainteté.
Cependant il arriva une occasion qui ébranla notablement la fermeté de ce prélat. Le roi se trouvant à Fontainebleau, où il avait dessein de gagner le jubilé au commencement de juillet, M. le nonce avait affecté de n'en pas envoyer la bulle aux évêques dont les mandements sur le sujet de Jansénius n'avaient pas été agréables à Rome. M. de Beauvais, qui était de ce nombre, ne laissa pas de le publier dans son diocèse. Mais M. de Sens était observé de
plus près, parce que le roi qui se trouvait dans l'étendue de son diocèse, déclarait hautement qu'il ne voulait pas de jubilé publié par l'ordre de cet archevêque, et M. le nonce offrit à Sa Majesté la bulle de cette grande indulgence pour son château seulement. Dans cette extrémité, xM. de Sens, qui avait su que le pape se contenterait d'une autre lettre pastorale pour publier tout de nouveau la constitution d'Innocent X, fît prier M. l'archevêque de Toulouse de négocier sa paix avec le nonce. Cela produisit plusieurs propositions, parce que M. de Sens ne pouvait se résoudre d'abord à séparer la doctrine de M, d'Ypres d'avec celle de saint Augustin. Mais il se réduisit dans la suite à reconnaître que la doctrine de Jansénius était justement condamnée, écrivit sur ce sujet une lettre au pape, qui fut approuvée par M. de Toulouse et corrigée en quelques chefs par M. le nonce, et obtint par ce moyen la bulle du jubilé, qu'il publia dans son diocèse avec la satisfaction du roi et de la reine, et sa lettre fut agréablement reçue à Rome sans qu'il passât outre en ce temps là, parce qu'il témoignait vouloir savoir comment le pape recevrait cette proposition.
Après toutes ces négociations secrètes, il n'y a point lieu de s'étonner de l'empressement avec lequel il souhaitait la décision générale de cette grande affaire, et des instances qu'il faisait pour cela à ceux de ses amis qui y prenaient la plus grande part. Au milieu des sollicitations fréquentes qu'il leur faisait pour cet effet, il reçut cette lettre de M. de Châlons, datée du 14 juillet 1661 :
« Je viens. Monseigneur, de recevoir la réponse de M. d'Alet, dont je vous envoie copie avec' une autre du mémoire qui était joint et de la lettre de M. deComminges qui m'a tout adressé. Je récris en même temps à ce dernier la disposition où je suis de respecter et de suivre les sentiments de M, d'Alet, et de demeurer, ainsi qu'il désire dans le silence et dans la paix; mais qu'il est nécessaire, ce me semble, de songer aux mesures qu'il faudra prendre à l'avenir et de se mettre en état d'agir avec quelque sorte d'uniformité; cette précaution n'étant pas seulement utile pour les particuliers qui sont plus exposés comme vous, mais aussi au bien de l'Église dont on désire de suivre toutes les règles, sans avoir de part au jansénisme. 11 arri-