‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 188 sur 440 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

sonne. De sorte qu'après les trois sommations, auxquelles j'ai toujours répondu en refusant, la sentence d'interdiction a été prononcée à haute voix, en présence de notre communauté, sans qu'aucun se soit mis en devoir de demander à ce doyen: In qua potestate hsec facisl. Là-dessus je me portai pour appelant et je m'en fis donner acte par un notaire, qu'un ami m'avait envoyé de Mantes. Mais quoique cet appel, selon le jugement de tous les sages de ce pays-ci, dût arrêter et suspendre l'interdiction, notre prieur et notre sous-prieur, soutenus de la plupart des autres, m^onl ensuite obligé de la subir, et de plus ils ont fait entendre aux confesseurs de la maison que je ne serais pas en état d'être absous tant que je demeurerais dans la résolution de ne pas signer. Et ainsi ces habiles casuistes ont changé l'interdiction en excommunication, sans vouloir ouïr ce qu'on a tâché de leur représenter pour leur faire remarquer la grande différence qu'il y a entre ces deux sortes de censures. Ainsi, Monsieur, vous pouvez juger en quelle peine je dois être maintenant. Ce n'est pas que j'aie aucune répugnance à m'abstenir de dire la messe, n'ayant que trop (le sujet de me séparer de l'autel, et de songera faire pénitence tout le reste de ma vie pour l'expiation de mes péchés. Mais ce qui m'afflige très sensiblement dans la disgrâce qui m'est arrivée, c'est que je ne trouverais personne qui osât me donner l'absolution, si je tombais en péril de mort. Quelques bons messieurs de Paris m'ont promis de faire tout ce qui leur serait possible pour me tirer d'inquiétude sur ce point, et me procurer une demeure plus favorable, par l'entremise de personnes de condition et d'autorité, et on travaille présentement comme pour obtenir, je crois, de notre père vicaire général, qu'on m'envoie en notre monastère de Sens, où je pourrais un peu respirer. Mais je crains fort que cet homme, qui s'imagine qu'en refusant de souscrire le formulaire, je lui reproche et aux autres ce qu'ils ont fait dans nôtre chapitre, ne rejette toutes les prières et toutes les instances qu'on lui fera pour moi. Quant à notre provincial, qui est encore fort loin d'ici, je me tiens pour assuré qu'il me mettra s'il peut en poussière, et qu'il me traitera comme un homme qui a entrepris de perdre l'Ordre en contrevenant aux volontés du roi, comme il m'en a déjà menacé.

318 MÉMOIRES DE GODEFftOl HERMANT

« C'est pourquoi, iMonsieur, je vous conjure au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est le protecteur unique des affligés, de m'assister de vos saintes prières dans cette extrémité et de me recommander à celles de vos amis. Ce porteur est fidèle, vous pouvez lui confier vos lettres en toute assurance. Je lui aurais donné ce que je vous ai promis il y a si longtemps si je l'avais en ma disposition. Mais ayant été obligé de mettre le peu de manuscrits que j'avais entre les mains de personnes étrangères, il faudra, s'il vous plaît, attendre un autre temps pour l'exécution de mes promesses. Cependant je suis en sincérité et en vérité, « Monsieur, « Votre très humble et très obéissant serviteur, « Martin Lardenois. »

Ceux qui ont connu cet excellent religieux pendant sa vie et qui ont lu avec édification, après sa mort, l'explication qu'il a faite de l'Oraison de Notre Seigneur par un tissu et un enchaînement continuel des paroles de saint Augustin, que M. l'abbé Le Roy a traduite en notre langue, ne peuvent lire sans compassion le traitement si rigoureux qu'il recevait de ses propres frères pour le seul crime de la défense de la vérité. Cette jalousie que les réguliers ont souvent à contre temps pour la conservation de leurs privilèges les avait tout à fait abandonnés en cette rencontre. Ils excommuniaient indirectement un religieux exemplaire, que M. l'archevêque de Rouen s'était contenté d'interdire, et firent voir que les monastères sont des lieux où les défenseurs de l'Église trouvent peu de sûreté dans ces derniers temps, parce que l'intérêt temporel de l'Ordre en est l'idole et la souveraine règle.

Page 1