LIVRE XXVI
que cette nouvelle profession de foi n'était nullement agréable à Sa Sainteté. Mais quoi qu'il pût dire, le nonce qui avait déjà le curé de Saint-Séverin de son côté demeura ferme sur ces deux points, de sorte que le doyen, voyant qu'il n'y avait plus que lui à abattre, et que quelque résistance qu'il pût apporter, son collègue ferait seul ce qu'il refusait de faire, ce qui attirerait sur lui tout le poids de l'indignation des deux cours de France et de Rome, il acquiesça honteusement à tout ce que le nonce désirait de lui, se contentant de demander terme jusqu'au lendemain pour en dresser l'acte, c'est-à-dire pour exécuter l'ordre qu'il leur avait donné, enjoignant de traduire son écrit en notre langue mot à mot.
M. Petit, docteur en théologie et curé d'Herblay, qui était intrinsèque à ce déplorable doyen, et qui s'était promis toutes choses de sa générosité, apprit avec une profonde douleur un changement si étrange, et s'en expliqua le lundi 11 d'octobre par cette lettre :
« J'arrive de chez M. le doyen, qui est revenu de chez M. le nonce après neuf heures. Mais que vous dirai-je? Il a succombé ; et après avoir fait des merveilles et témoigné la plus grande fermeté du monde, il s'est rendu, et la crainte de l'exil et du mauvais traitement l'a fait signer la révocation de son mandement, qui est telle que M. le nonce lui a donnée toute dressée par M. de Toulouse. Car je sais, comme je vous l'ai mandé, qu'il y a travaillé. On a fait voir à ce pauvre M. le doyen des lettres de M. le cardinal de Retz sur le sujet dont il s'agit, qui lui ont paru si décisives et si contraires à son mandement, qu'il a cru inutile de se roidir davantage. Il a néanmoins été prêt de rompre deux fois; mais ses bonnes inspirations ne l'ont point emporté sur les mauvaises. Je sais outre cela que des personnes dans les intérêts de M. le cardinal de Retz ne lui ont pas suggéré de faire ce qu'il a fait aux termes qu'il est exprimé; mais que pour éviter la nomination d'autres vicaires généraux par commission apostolique, ils l'ont porté àl'accommodement ; et c'est grand pitié que j'aie été seul à soutenir tout cela. J'ai néanmoins été trompé sur ce qu'il a fait, car il m'avait fait espérer autre chose. Mais puisqu'on se laisse ainsi aller aux menaces, et que la crainte d'une peine légère qui n'est qu'une privation d'une chose pour laquelle
on ne doit point avoir d'attache nous fait faire des choses contre notre conscience' et contre ce qui nous paraît de ia vérité, qui sont tellement opposées aux lumières que Dieu nous a données, prions-le d'empêcher que la fin du monde n'arrive de notre temps.
« J'aurai demain au soir la copie de la révocation et la copie du premier projet que M. le doyen avait dressé en explication de son premier mandement dont on ne s'était point voulu contenter. Mais il est inutile d'approuver l'un, puisqu'il ne peut avoir lieu, ni de condamner l'autre, puisqu'on ne peut plus le détruire. Je ne changerai pas néanmoins de sentiment, et je suis bien éloigné d'ajouter foi, ni d'avoir la moindre créance à une chose extorquée comme celle-là l'a été. Car ce mandement n'est point fait du propre mouvement des vicaires généraux, qui est une circonstance nécessaire pour rendre un acte valable. Et comme cela est de ma connaissance, je ne crois pas pouvoir en conscience donner mon approbation à cet acte ni y établir la moindre créance.
« Je suis fort chagrin et fort abattu de l'état de cette affaire, et je n'envisage plus rien qui me puisse donner de l'espérance. Je n'en attends plus que d'un coup du ciel, et j'établirai ma confiance à l'avenir plus fortement que jamais à tout ce qui peut venir de ce côté-là. J'aurai l'honneur de vous voir après la fête pour déplorer avec vous l'abandon où sont tous nos amis. Mais puisqu'ils ont Dieu pour eux, ils sont encore trop forts. Si j'avais autant de vertu qu'eux, j'aurais plus de repos. »
Depuis cet engagement, le curé deSaint-Séverin se rendit invisible et inaccessible à ses amis. Le doyen, de son côté, se plaignit de son confrère, disant qu'il l'avait trahi. Il déplora le mal qu'il venait de faire lui-même, et dit à plusieurs personnes qu'il allait passer pour un infâme.
Mais après tout, c'était consentir à sa propre infamie, et il était d'autant plus à plaindre qu'il avait fait mal sachant que c'était un mal, et que sa prévarication allait attirer la ruine d'un très grand nombre de personnes dont l'innocence et la piété lui étaient connues.