LIVRE XXVII
raffinée qui lui avait fait occuper le rang qu'il tenait, il ne prévoyait pas, quand il enflait la Gazette du mois de novembre de sa justification sur le fait de M. Fouquet, dont il avait été l'adorateur, que ses confrères seraient obligés dans le mois suivant de se défendre d'une nouvelle hérésie, mais réelle, qui devait même alarmer la cour.
M. d'Andilly reçut en ce temps là une nouvelle qui lui fut d'autant plus agréable, qu'elle lui apprenait que M. d'Angers, son frère, n'était plus le seul évêque qui eût écrit à Sa Majesté touchant l'injustice du formulaire. Car M. de Vence avait marché sur ses traces, et avait adressé cette lettre à M, le comte de Brienne le jeune', secrétaire d'État, pour être rendue à Sa Majesté :
« Sire,
« Aussitôt que j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, et la dépêche de l'Assemblée du clergé qui s'est tenue à Paris, j'ai écrit au pape pour savoir de Sa Sainteté s'il entend que j'oblige les clercs de mon diocèse qui se présenteront pour recevoir les ordres sacrés ou pour être pourvus de bénéfices à signer ce formulaire, puisque ses bulles ne font aucune mention de signature; que le concile de Trente n'exige d'eux que la profession de foi laquelle y a été dressée ; et qu'en nul royaume de la chrétienté on ne les oblige de signer rien de semblable. J'attends tous les jours la réponse de ma lettre, et cependant on me mande de Rome, et de fort bonne part, que le formulaire n'y plaît pas. C'est de quoi, Sire, j'ai cru être obligé de donner avis à Votre Majesté, et c'est ce qui me fait prendre la liberté de lui dire que, comme on ne peut trop louer le zèle qu'elle montre pour la conservation de la foi et le repos de l'Église dont elle a l'avantage d'être le fils aîné, l'épée et le bouclier, comme parlent les anciens Pères, il est extrêmement important à sa gloire, à son salut et à la tranquillité de l'Épouse de Jésus-Christ, de ne permettre pas qu'on en abuse pour la
1. Louis-Henri de Loménie de BrieDoe (1633-1698), secrétaire d'Étal en même temps que son père, dès 1631, dut sa retirer en 1663, sa raison s'étant dérangée ; il mourut à l'abbaye de Cbàteau-Landon. Il est auteur d'une Histoire secrète du jansénisme qui est postérieure au dérangement de sa raison.
troubler. Les empereurs Zenon et Jastinien firent publier des édits par lesquels on leur fit croire qu'ils ramèneraient tous les évêques à l'Eglise catholique. Les papes et les saints prélats de l'Orient et de l'Occident s'y opposèrent vigoureusement, et on reconnut par expérience que le conseil que l'on avait donné à ces princes était mauvais. Cependant ces édits excitèrent leur colère contre de bons évêques, de vertueux prêtres, de dévots moines, et de pieux laïques. Me permettrez-vous, Sire, de dire à Votre Majesté que l'on commence à voir quelque chose de semblable en France, et cela sous le règne du meilleur roi du monde, dont les intentions sont les plus saintes? On lui fait croire que son royaume est plein d'hérétiques que l'on nomme jansénistes. Lorsque Luther et Calvin commencèrent à semer leurs erreurs dans l'Europe, on ne cria pas plus contre eux ni contre leurs sectateurs qui se séparèrent de l'Église, décrièrent sa doctrine, se moquèrent de ses sacrements et profanèrent toutes les choses saintes. Si l'on veut décréditer quelqu'un auprès de Votre Majesté ou l'exclure de quelque prétention, on lui dit que c'est un janséniste. On diffame même de ce nom ceux qui n'espèrent rien dans ce monde, et qui servent utilement l'Eglise dans leurs fonctions, soit de vive voix, soit par écrit, et en les rendant suspects, on les rend inutiles. Les vierges qui vivent dans leurs monastères comme dans des tombeaux ne se peuvent pas défendre de ces calomnies. Mais si Votre Majesté voulait prendre la peine de s'informer où sont ces hérétiques, qu'est-ce qu'ils croient, et où sont leurs assemblées, elle reconnaîtrait bientôt que ce sont des monstres imaginaires, et qu'il n'y a nulle nouvelle hérésie dans son royaume, nulle séparation de l'Église. L'Assemblée dernière du clergé de France a cru étouffer les hérétiques par la signature du formulaire et par d'autres délibérations qui assurément passent son pouvoir. Elle en a demandé l'exécution à Votre Majesté. Et que Votre Majesté pouvait-elle faire autre chose que de la lui accorder, elle dont le zèle est si ardent pour le repos de l'Église, et si respectueux tout ensemble pour ceux que Jésus-Christ y a établis comme les interprètes de sa vérité? Mais, Sire, il faut voir si ce remède est propre pour guérir la maladie que l'on présuppose être si grande, ou s'il ne la fera pas naître.