‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 211 sur 440 · LIVRE XXVlI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVlI

J'apprends que plusieurs de Messeigneurs mes confrères qui furent appelés à l'Assemblée, et que beaucoup d'autres qui n'y étaient pas, et que l'on ne soupçonne pas d'être jansénistes, croient que la signature du formulaire, dans les termes qu'il est dressé, éloignera plutôt l'union des esprits qu'elle ne l'avancera, et qu'ils sont résolus de ne le faire pas signer ainsi dans leurs diocèses. Leur raison est très forte, Sire, et déjà M. l'évêque d'Angers, dans la lettre qu'il a écrite à Votre Majesté, l'a touchée. C'est que le droit et le fait n'y étant pas distingués, ceux qui signeront volontiers le premier comme matière d'hérésie, ne pourront peut-être pas se résoudre sur les scrupules de leur conscience à signer le second, qui ne le sera jamais et qui ne peut jamais l'être. Que pouvons-nous demander à nos prêtres, que la condamnation de l'hérésie qui est contenue dans les cinq propositions condamnées par le pape? Ceux qui refuseront de signer doivent sans doute être condamnés comme des hérétiques. Mais si quelques-uns avaient des doutes respectueux sur le fait de ces propositions, et que toutefois ils ne parlassent ni n'écrivissent de cette matière, que leur pourrions-nous dire? Comment pourrions-nous les accuser d'hérésie? Ils doivent demeurer, et il les faut arrêter dans le silence sur ce point. Mais que pour cela ils soient hérétiques ; c'est ce qui, à mon avis, ne peut-être avoué sans choquer la tradition de l'Église et le sentiment de toutes les églises catholiques.

« Quand le schisme s'alluma dans l'Église pour la question que l'on appelait des trois chapitres, et pour le cinquième concile où ils avaient été condamnés, les papes qui l'avaient reçu ont-ils jamais traité comme hérétiques ceux qui le rejetaient? Tant s'en faut, Sire, qu'ils en aient usé ainsi, que saint Grégoire le Grand trouva fort bon que l'évêque de Milan n'eiXt pas envoyé à Théodelinde, reine des Lombards, qui était dans le parti des défenseurs des trois chapitres, la lettre qu'il lui écrivait, à cause qu'il y nommait ce concile qui eût pu l'effaroucher davantage. L'Assemblée du clergé de France ne veut pas, à mon avis, passer pour un concile; ni le pape, ni les églises de France ne lui donnent pas cette autorité. Pourquoi donc les prélats ne pourront-ils pas user d'une même condescendance à Tinfirmité de leurs frères, s'il en est besoin pour la paix? Saint-Grégoire aban-

donnait- il la vérité quand il agissait de la sorte? Non, Sire, mais il agissait par un esprit qui n'avait point d'aigreur, point d'intérêt, point de jalousie. Agir comme voudrait l'Assemblée du clergé, n'est-ce pas introduire en France une inquisition plus rigoureuse que l'Inquisition même? Les biens et l'honneur des innocents ne seront-ils pas exposés à la fureur d'un ennemi qui n'aura qu'à déférer à un évêque, ou passionné, ou mal informé de l'état des questions présentes, un homme de bien comme janséniste, pour l'embarrasser dans une nouvelle affaire ? N'est-ce pas ouvrir la porte à la calomnie, à la vengeance et à toutes les injustices? N'est-ce pas troubler la paix des familes civiles et religieuses ? Sire, au nom de Dieu par qui vous régnez et par qui vous voulez régner, que Votre Majesté se serve de ses lumières en cette grande occasion, qu'elle éloigne un peu de son esprit cette chimère dont on lui fait tant de peur; qu'elle écoute sa modération naturelle; qu'elle garde une oreille à ceux qu'on noircit continuellement auprès d'elle comme hérétiques ; qu'elle ne lâche pas sa foudre sans considérer sur quelles têtes elle doit tomber; Dieu la lui a mise entre les mains pour en être bon ménager. C'est sur les athées, les libertins, les blasphémateurs et les pécheurs scandaleux dont son royaume est rempli qu'il les faut lancer sans réserve. Tous ceux qui aiment le royaume bénissent Dieu, voyant avec quel soin, quelle application et quelle sagesse Votre Majesté s'applique au gouvernement de l'État. Jamais la France n'avait vu tant d'esprit, tant de prudence et de connaissances en un roi si jeune. On peut dire de ces qualités admirables qu'elles sont semblables à ces rivières qui, ayant longtemps coulé sous terre, paraissent tout d'un coup, et font admirer la pureté et la rapidité de leur source. Mais je ne crois pas que ce soit assez à un évêque de louer Votre Majesté de cette haute suffisance qu'elle témoigne dans les affaires, s'il ne prie Dieu continuellement de lui faire la grâce de s'en servir pour le repos de son Église, et de reconnaître ce qui pourrait être contraire à cette fin qu'elle se propose, comme beaucoup d'évêques de son royaume croient qu'est la signature de ce formulaire. Les intentions de Votre Majesté sont très saintes, nous l'en louons, nous en bénissons Dieu, et nous le prions d'empêcher qu'on ne

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la porte avec les mêmes intentions à faire des choses qui lui soient désagréables. Car nous souhaitons qu'il verse sur sa personne sacrée toutes ses bénédictions, et qu'il lui donne dans le ciel un trône mille fois plus élevé que celui où il est assis sur la terre.

« Je demande pardon à Votre Majesté de la longueur de cette lettre et de la liberté de mes expressions. Je n'ai pu parler d'une autre sorte, dans la haute idée que j'aide la bonté et de la justice de Votre iMajesté. C'est ce qui m'a fait croire qu'elle ne pouvait trouver mauvais qu'un évêqiie lui parlât en évoque, c'est-à-dire, dans cette simplicité chrétienne et sacerdotale qui ne trouve rien de plus indigne d'un serviteur de Dieu, qui est la vérité même, que de la déguiser à ceux qui ont tant de besoin de la connaître. Au moins, Sire, c'est un évéque qui peut protester à Votre Majesté qu'il n'a point d'autre intérêt en cette affaire que celui du repos de l'Église, de la gloire et du salut de Votre Majesté, qui est sans faction, et qui sent augmenter tous les jours en lui la passion ardente et respectueuse avec laquelle il est,

« Sire, De Votre Majesté,

« Le très humble, etc. »

On fut longtemps à trouver une occasion favorable pour faire lire cette lettre au roi, et lorsqu'elle lui fut rendue, elle ne fit point d'impression sur son esprit, soit parce quMl ne se mettait plus en peine de ce que pouvait ou dire ou écrire M. de Vence, après avoir fait signer le formulaire dans son diocèse, soit parce que ceux qui approchaient de Sa Majesté le lui eussent rendu peu considérable, à cause de la petite étendue de son évéché, ce qui était une raison fort humaine.

On n'en sait le détail que par cette lettre que M. d'Andilly lui en écrivit le 9 de décembre :

« J'ai différé à vous écrire, parce que je désirais d'apprendre les particularités de la manière dont votre lettre a été reçue, quoique vous les deviez mieux savoir que moi, puisque celui à qui vous l'avez adressée étant de vos amis, il n'a pas dû manquer à vous les mander. Voici donc ce que des personnes qui en doivent être fort bien informées m'en ont dit à moi-même, m'étant venues voir exprès pour ce sujef,

sur ce que je les avais fait prier, et dont je ne vous déguiserai un seul mot, parce que je sais combien votre courage et votre vertu vous élèvent au-dessus des sentiments que pourrait donner à d'autres l'indignation de voir de quelle manière on traite ce qu'on devrait le plus vénérer.

Messieurs de Brienne père et fils, suivant l'ordre qu'observent Messieurs les secrétaires d'État, ouvrirent et lurent ensemble votre lettre, puis M. de Brienne le fils la cota, et ils , la portèrent ensuite au roi en son conseil d'affaires d'Etat. Sa Majesté, voyant qu'elle était d'un évoque, dit qu'on la lui présentât quand elle serait dans son conseil de conscience; ce qui ayant été fait, lorsque M. de Brienne en eut lu dix ou douze lignes, le P. Annat s'écria : « Qu'est-ce que vous vient conter ici, Sire, ce petit évoque qui n'a que trois ou quatre paroisses, et quinze ou vingt paysans? » Et ensuite M. de Toulouse et M. de Rennes (je crois que M. de Rodez n'y était pas, car on ne me l'a point nommé) n'oublièrent rien pour donner aversion de votre lettre à Sa Majesté, afin de plaire au P. Annat; en sorte qu'on croit qu'elle ne fut pas achevée de lire. Mais tous ces Messieurs du conseil de conscience l'ont fort lue depuis et l'ont trouvée trop belle, à leur grand regret, et elle à, été rendue à M. le comte de Brienne comme en devant garder l'original. Une autre personne que j'avais fort priée de s'en enquérir m'a dit que le roi l'avait lue depuis tout entière, et n'avait rien dit ensuite de ses sentiments sur cela, ce qui serait fort bon, mais je ne vous le donne pas pour assuré ' .

« Voilà tout ce que j'ai pu apprendre. Sur quoi, quelles réflexions n'y aurait-il pas à faire? Mais vous les ferez beaucoup mieux que moi, et louerez Dieu plus que jamais, je m'assure, de la grâce dont vous lui êtes redevable de vous avoir donné cet esprit épiscopal que l'on traite en ce siècle de la sorte que vous voyez. Cependant il n'est pas croyable jusqu'à quel point votre courage, votre zèle et votre générosité sont estimés de toutes les personnes non préoccupées ou intéressées. »

L'insolence du P. Annat était extrême d'oser parler ainsi d'un évêque, en présence du roi, et d'employer son crédit

1. Celte phrase depuis : Une autre personne, a été barrée au ms. et De ûgure pas aux copies.

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