‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 221 sur 440 · LIVRE XXVll · texte numérisé non relu

LIVRE XXVll

les restrictions et les explications qu'ils avaient mises audessus de leurs signatures, afin qu'ils passassent pour avoir signé simplement et absolument; et je ne veux pas être exposé à cela, étant d'ailleurs pleinement persuadé qu'on ne doit jamais admettre le formulaire sous quelque condition que ce soit, et que jamais on n'obtiendra nulle paix et nulle bénédiction par cet accommodement. Voilà, monsieur, ma dernière résolution, que je vous explique de l'abondance de mon cœur. Cela se peut appeler à mon égard : Extrema verba. J'y ai bien pensé devant Dieu.

« Je suis en lui tout à vous. »

M. Barré ' étant de retour de son voyage de Berry vers la fin du mois de décembre, trouva bien des affaires dans Paris, où le second mandement avait été publié en son absence , et fut obligé d'écrire à M. Arnauld sur ce projet de requête. Il le fît le 24 :

« J'ai vu M. le doyen deux fois. La première fois, il me parut si interdit qu'il me faisait pitié, et je voyais cette grande fierté qu'il faisait autrefois paraître extrêmement abattue et mortifiée. Je le voulus mettre dans le discours sur son second mandement; mais il me répondit en si peu de mots et d'une manière si décontenancée, que je jugeai bien que cet entretien lui déplaisait. Il se contenta de me dire, avec ressentiment, que le pape les avait traités aussi outrageusement que s'ils avaient commis le plus grand de tous les excès, et qu'ils eussent renversé de fond en comble la religion. Au reste que nos correspondances de Rome n'étaient pas bonnes, ni nos nouvelles fidèles.

« La seconde fois, je l'entretins sur le sujet d'une requête qu'on lui veut présenter, par laquelle on lui demande que si ces mots : de sens de Jansénius, dans son mandement et dans le formulaire ne signifient qu'un fait, il ait la bonté de déclarer si les peines de droit tombent sur ceux qui

1. H s'agit ici sans doute du docteur Barré, neveu du curé deSaiut- Merry. 11 n'est pas fait mention de lui dans les nécrologes de P. R., pas plus que de Petit, de La Croii-Christ, et de plusieurs autres. Sainte-Beuve fait observer très judicieusement que parmi ceux qui sont morts pendant la grande persécution, entre 1661 et 1668, plusieur» ont été omis en raison du désarroi dans lequel étaient alors leurs amis. Ce seraient des omissions involontaires et non des exclusions systématiques.

croyant le droit, ne croyant pas ce fait ou en doutent, et s'il demande sur ce point autre chose qu'un silence respectueux. Ou bien si ces mots de sens de Jansénius signifient un dogme, en ce que par le formulaire ils semblent fixer et déterminer les cinq propositions à un sens certain, n'en ayant d'elles-mêmes qu'un vague et indéterminé, il ait la charité de vouloir déclarer quel est ce sens, parce que si l'on ne sait précisément quel est ce sens, comme effectivement on proteste devant Dieu qu'on ne le sait pas, on ne peut pas promettre une parfaite obéissance et une croyance sur ce dogme, et on ne peut s'acquitter de ce à quoi les grands-vicaires veulent qu'on s'oblige par la signature. Quiconque s'obligerait et promettrait dans cet état d'ignorance ferait une promesse tout à fait déraisonnable et téméraire, en s'obligeant à une chose sans savoir s'il la pourrait effectuer, et même en voyant qu'il ne la pourrait effectuer faute de connaissance.

« Il me fit réponse, que si on lui présentait cette requête, qu'il ferait justice ; et comme je le pressais de me dire quelle justice^ il me répondit qu'il n'y avait que trois voies de nous la faire : ou bien de nous éclaircir sur les difficultés que nous proposions; ou de nous renvoyer au pape pour lui demander à lui-même ce que nous lui demandions; ou enfin de consulter par eux-mêmes le Saint-Siège sur nos difficultés. Qu'il ne pouvait embrasser la première voie, parce que ce serait se remettre dans l'embarras dont ils ont voulu se tirer; qu'il pourrait suivre l'une des deux dernières. Voilà la disposition où je l'ai laissé depuis trois ou quatre jours.

« Mais avec tout cela, je ne peux vous dissimuler mon sentiment touchant cette requête, dont quelques-uns de nos meilleurs amis sont extraordinairement entêtés, parce qu'ils présument par ce moyen rendre le pape muet, et qu'ils croient qu'il n'osera s'embarrasser dans un pas aussi glissant qu'est celui-ci : que si ces mots de sens de Jansénius ne portent qu'une attribution des propositions au livre de Jansénius, et ne signifient qu'un fait, le pape n'osera pas demander là dessus la croyance ; que si ces mêmes mots signifient un certain dogme, il faudrait en venir à l'examen de Jansénius, et c'est ce qui se passe à Rome pour cane pejus et angue, et par conséquent, disent

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nos Messieurs, per reductionem ad impossibile, le pape en aura le démenti, et nous le réduirons à son tour au silence, non pas respectueux, mais forcé. En vérité j'ai bien de la peine à croire que toute cette entreprise ait l'issue que l'on s'en promet. Car nous devons nous persuader que le pape fera tout ce que les Jésuites lui inspireront ; or les Jésuites ne se soucient pas beaucoup de commettre l'honneur du Saint-Siège, pourvu qu'ils conservent celui de leur société, qui est engagé dans cette querelle. Et quelle modération peut-on espérer d'eux, après l'extravagance de leur thèse, dont je vous ai envoyé l'extrait? Et quoique le pape ne veuille pas se commettre si fort que les Jésuites le désireraient, ne pourra-t-il pas toutefois nous obliger de signer les constitutions, sans aucune restriction, et pour lors comment réclamerions-nous contre son jugement, après l'avoir pris pour juge? Les Jésuites n'auraient-ils pas encore plus de sujet aux yeux des moins intelligents, qui sont toujours en plus grand nombre, de nous faire passer pour des opiniâtres et des rebelles? Ne se pourra-t-il pas même faire que le pape, interrogé sur ce qu'il entend par le sens de Jansénius, réponde que c'est la grâce efficace, par exclusion de la grâce suffisante? Et quoique ce mot de grâce suffisante soit équivoque, néanmoins les choses seraient en pire état qu'elles ne sont, parce que jusqu'à présent Rome n'a point canonisé le mot de grâce suffisante, et les Jésuites auraient plus de sujet de triompher qu'ils n'ont encore eu, et de prétendre que le pape aurait entendu la grâce molinienne. Enfin je suis persuadé que par cette requête nous donnons occasion à la cour de Rome de nous faire ressentir les effets de l'indignation qu'elle a contre nous. Car il ne faut pas prétendre de mettre le pape ad metam non logui. Les Jésuites ont un trop bon magasin d'équivoques, et parmi eux il y a mille nocendi artes.

« Au reste nous nous ferons moquer de nous par notre petit nombre, et paraissant en notre nom, le pape nous prendra aussi en notre propre et privé nom, et ne manquera pas d'ordonner aux grands-vicaires de nous excommunier comme des opiniâtres.

« Je vous laisse à penser si les grands- vicaires nous épargneront après cela, et s'il y a lieu d'espérer d'eux de V 24

la fermeté dans cette rencontre, après en avoir manqué dans une affaire où leur honneur était engagé. De sorte que tout ce grand dessein de requête ne servira qu'à commettre nos personnes et la vérité même.

« J'oubliais de vous dire que si le pape nous citait à Rome, le roi, par une piété politique nous y ferait conduire pieds et mains liés, et on nous chaufferait là de trop près. Adieu. »

Ce projet de requête ne fut qu'une nouvelle vexation. Car quoique M. le doyen de Notre-Dame en eût eu sa part, et l'eût approuvé comme un moyen de réparer son honneur, témoignant cette disposition à M. l'abbé de La Lane, qui lui avait communiqué cet acte, néanmoins M. de Hodencq, son collègue, s'y trouva fort opposé, et dit que c'était chercher des affaires inutilement. Il y eut aussi plusieurs autres difficultés qui furent la cause de faire échouer encore cet expédient.

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