LIVRE XXVII
qu'il y a des temps et des occasions dans lesquels on peut user de condescendance à l'égard de l'infirmité des prélats lorsqu'il est évident qu'elle n'offense pas la vérité, et que le mal qbi arrive par un petit relâchement de la discipline est abondamment récompensé par un autre bien plus avantageux. Mais présentement je ne vois point que les restrictions sauvent la vérité du péril où elle est, si ce n'est que cette restriction fût dans le mandement même, et assurément le bien que l'on peut espérer de ces restrictions, particulières n'est point assez grand, non seulement pour récompenser, mais même pour égaler le grand mal qui est inséparablement attaché à cette universalité de souscriptions.
« Un peu de patience et de fermeté, et toute la victoire est à nous. Toute notre dispute est renfermée dans une question de fait; c'est Un poste imprenable et inaccessible. J'espère que nous nous trouverons à Paris dans quelque temps. Nous parlerons des écrits de notre cher ami (M, Perrault). Cependant soyons humbles, et dans les sacrifices que nous offrons toujours à Dieu de tout ce que nous sommes, disons-lui dans le fond de notre cœur : Fortitudinem meam ad te custodiam. C'est une pensée que j'ai apprise de notre bienheureux défunt dans le dernier entretien que j'eus avec lui. »
Dans ce temps-là même, M. Girard, qui s'était retiré de Paris pendant cet orage, fit cette réponse à un de ses amis qui lui avait écrit touchant les religieuses de Port-Royal ' :
« Si je ne savais la part que vous prenez dans la persécution des filles de Port-Royal, je vous dirais que vous parlez bien à votre aise; mais il est sans doute que votre force ne vient pas comme vous dites de ce que vous n'avez ni bénéfice ni patrimoine à perdre; mais de ce que vous voyez l'approbation authentique que Dieu donne lui-même à la conduite de ces religieuses par les merveilleux effets de sa providence et de sa puissance qu'il leur fait sentir dans le besoin. J'ai eu une si grande joie d'apprendre par cet ordinaire, de plusieurs endroits, trois insignes miracles dont Dien a consolé depuis peu ce monastère affligé, que
1. Note marginale d'Hermant : Je ne sais qui est cet ami. Il le faut nommer si on le peut savoir. Je crois que c'est M. Touret.
j'avoue que j'ai de la peine à en porter le poids. Et soit que ce soient des miracles de préparation ou des miracles de délivrance, il suffît à ces saintes filles et à ceux qui les aiment que ce soient des miracles pour être parfaitement fortifié contre toutes sortes d'événements. Je n'avais pas néanmoins besoin, ce me semble, de ces approbations si illustres de ces religieuses pour être persuadé qu'elles ont fait légitimement ce qu'elles ont fait, et qu'elles n'y doivent faire aucun changement. Car je crois que vous savez quels ont été mes sentiments sur ce point là, et je puis vous assurer que je n'en ai point changé depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir. Ce que j'ai donc voulu vous dire par celle à laquelle vous me répondez était seulement que si dans un accommodement on exigeait de ces filles qu'elles parlassent sur le fait, soit dans une déclaration de foi de laquelle je crois qu'elles ne pourraient pas se dispenser si le futur prélat les presse, ou dans quelqu'autre acte, au lieu delà créance ou de la foi humaine, elles pourraient déclarer que sur le fait, elles sont très disposées à rendre au pape et à leur archevêque tout le respect et toute l'obéissance que l'Église peut désirer de ses enfants, et qu'elle a en effet exigé d'eux en de pareilles rencontres. En quoi je ne vois pas qu'elles promissent autre chose qu'une révérence extérieure et qu'un silence respecleux qui ne tienne en rien, ce me semble, de cette obéissance qui captive l'esprit par une créance intérieure dans les choses qui appartiennent a la foi, ou même dans celles qu'on est obligé d'avouer et de reconnaître pour véritables lorsqu'elles n'appartiennent pas à la foi. Si ces termes signifient quelqu'autre chose, ou s'ils semblent insinuer quelque chose de plus, je les condamne moimême et je les rétracte de tout mon cœur. Car pour vous parler avec ouverture de cœur et vous dire une fois ma pensée, je suis persuadé qu'encore qu'on puisse sans offenser Dieu demeurer dans le silence par respect sur la décision du fait, à moins que Dieu ne fasse naître une nécessité évidente de dire hautement ce qu'on pense, toutefois il n'y a que ceux qui par leur état ne sont pas obligés de savoir ces matières, comme des religieuses, qui puissent s'engager au silence par acte positif et par une signature. Car il y a une extrême différence entre un silence que l'on peut appeler négatif, et qui consiste à ne parler pas quand
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il n'y a point d'obligation de parler ou qu'on n'en peut point parler sans troubler l'ordre, et un silence positif et auquel on s'engage authentiquement dans l'Église.
« Les Pères, qui ont été si réservés à publier les vérités les plus importantes, sont demeurés souvent dans un silence de la première sorte; mais ils n'ont pas voulu s'engager dans le second. Et s'il en fallait rapporter quelques exemples, il me semble que l'histoire ecclésiastique en fournit un merveilleux au commencement du ix" siècle. Car l'empereur Léon si^rnommé l'Arménien*, ayant fait un édit par lequel il défendait aux fidèles de parler entre eux ou de disputer de la controverse du culte des images, et plusieurs ayant promis d'obéir à cet édit, et entre autres saint Nicéphore *, patriarche de Constantinople, saint Théodore surnommé Studite' traita cette promesse de prévarication, et obligea saint Nicéphore de la rétracter, ce qui attira à l'un et l'autre d'effroyables persécutions. Et ce qui est remarquable c'est que la controverse touchant le culte des images n'était pas alors tellement éclaircie qu'il ne restât beaucoup de difficultés, car outre que ceux qui combattaient les images, alléguaient pour eux un concile de Constantinople de trois cent trente-huit évêques qui avaient condamné les images, le Concile il de Nicée, qui avait condamné ce concile de Constantinople et approuvé le culte des images, avait lui-même été rejeté par le concile de Francfort, où trois cents évêques avaient assisté.
« La raison qui empêche qu'on ne puisse s'engager par une promesse solennelle ou par une signature publique au silence ensuite d'une décision qu'on croit fausse, est ce me semble que cet engagement au silence est une reconnaissance formelle de la décision. Car l'Église ne jugeant point du fond du cœur, qui est caché, ne peut faire autre chose après une décision que d'imposer silence au parti qui est condamné. Et ainsi ceux qui avouent qu'ils sont obligés au silence semblent reconnaître qu'ils ont été légitimement condamnés, et qu'ils acquiescent au jugement comme n'ayant plus rien à dire à l'encontre et n'ayant