‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 257 sur 440 · LIVRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVIII

dépendait pas de lui qui écrivait cette lettre; qu'il lui avait représenté la condition déplorable en laquelle se trouvaille monastère de Port-Royal; que ce cardinal avait cru d'abord que ce fût une vieille histoire, mais que la lui ayant expliquée il avait réparti qu'on ne devait point parler de ces sortes de questions, et qu'on devait assoupir tout; qu'il voyait la reine-mère assez souvent, mais qu'étant, comme l'on savait, fort opposée à ces questions, il ne l'entretenait point de ce qui lui déplaisait, ayant lui-même besoin de son crédit pour ses propres affaires. Il lui mandait encore qu'il venait de voir dans cet instant même M. l'abbé Charrier, qui avait une grande estime pour lui M. Taignier, et souhaitait avec passion le pouvoir entretenir; qu'il en serait ravi s'il pouvait se glisser jusque chez lui dans un lieu qu'il lui marquait, que ce serait là où ils débiteraient des nouvelles, étant sur le point d'aller en son abbaye de Brie pour sept ou huit jours.

M. Goureux finissait son billet en ces termes : « Je ne sais que faire pour votre service. On voit le malheur de ses amis sans y pouvoir remédier. Les ennemis sont puissants, et ne perdent point l'occasion de ruiner un parti qu'ils se forment. Si M. le doyen n'eût changé son mandement, M. le nonce l'allait faire imprimer de la part du pape, à ce que m'a dit notre cardinal. J'espère que dans l'accommodement de M. le cardinal de Retz, ses amis disgraciés reviendront. Il vous faut mettre du nombre pour faciliter votre présence, ce qui serait difficile par une autre voie. Si M. le cardinal Grimaldi voit jour pour parler de vous, je le prierai de le faire, sans autre assurance que celle de la passion que j'ai de vous témoigner en toutes rencontres combien je suis... etc. »

Il ne fallait guère attendre autre chose d'un ftegme aussi politique que l'est ordinairement celui des Italiens. Le ménagement leur est devenu trop naturel pour pouvoir croire qu'ils exposent le moindre intérêt quand il s'agit du service de ceux dont ils connaissent le mérite, mais qui sont tombés dans la [^disgrâce] des grands*.

La persécution que souffrait alors le monastère de Port-

1. Tout ce qui précède, depuis le commeacemeot du chapitre, était barré au ras., de même que la première phrase du sommaire.

424 MÉMOIRES DE GODEKROl HKRMANT

Royal était l'entretien de presque tout le monde; "mais Dieu écoutait les gémissements de ces saintes religieuses et rendait justice à leur innocence par la voix de ses miracles. Il en fit trois en ce temps-là pour leur consolation, dont le plus considérable s'opéra en la personne d'une religieuse de la maison, fille de M. Champagne', peintre du roi, guérie de paralysie ensuite des prières de la Mère Agnès, ancienne abbesse de ce couvent.

M. Hermant^ en ayant appris la nouvelle, y avait trouvé la matière de ce billet qu'il avait écrit à M. d'Andilly, le 13 de ce mois :

« Je ne puis, Monsieur, retenir l'impétuosité de ma joie, et je crois vous devoir jdonner] des marques de la part que je prends aux consolations toutes divines que Dieu verse dans le cœur des saintes filles pour qui le monde n'a que des menaces et qu'une extrême injustice. La voix des miracles se fait entendre plus loin que celle des hommes, et sans que vous m'ayez, écrit, j'ai appris la guérison de la fille de M. Champagne, qui est au-dessus de la nature, et qui peut aflermir celles de nos sœurs que la vaine terreur des enfants du siècle veut affaiblir, dans la plus juste de toutes les causes. C'est la conduite de Dieu d'en user ainsi dans les nécessités de son Église, et de parler en faveur de ses serviteurs et de ses servantes lorsque les ennemis de la vérité veulent leur fermer la bouche et les tenir dans la dernière oppression. Ayons pitié de ceux à qui ces prodiges ne seront qu'une matière d'endurcissement et de prévarication, et ne soyons jamais paralytiques, ni du cœur, ni de la main, quand il s'agira des intérêts de celui qui nous traite avec un excès d'amour et de bonté lorsqu'il nous engage à souffrir quelque chose pour son service. C'est en lui seul que je veux être éternellement tout à vous ».

M. Taignier, qui envoyait ordinairement à M, le cardinal Grimaldi les pièces qui se publiaient sur les questions du temps, se servit de la voie de M. Goureux, son ami, pour lui en faire tenir une en son absence. Mais il n'en reçut que le billet d'avis qui lui (fut porté en son absence, et

1. Philippe de Champagne ou Champaigue (1602-1674). Sa Jille, sœur Catberioe de Sainlc-Suzaune, guérie ea 1661, vAcut (ie 1637 à 1686.

LTVRK xxviir 425

croyant que ce fût l'écrit de VInfaiUihilité qu'il avait vu le jour précédent entre les mains d'un évéque, il lui témoigna que ce cardinal serait sans doute bien aise de le lire, parce qu'encore qu'il se dût ménager, comme le même M. Taignier le disait très sagement, il n'avait pas néanmoins pour cela oublié sesbeaux sentiments. Que pour lui, il ne croyait pas qu'une personne, quelque intéressée qu'elle fût pour le Saint Siège, pût trouver à redire à cet écrit; que ce cardinal n'était pas nouveau dans la connaissance de la vérité, ni dévot scrupuleux pour embrasser tout ce qui se dit à l'avantage de ce siège indiscrètement ; mais que l'on faisait quelquefois par politique des choses qui ne sont pas tout à fait conformes à, la religion.

M. Goureux se plaignait ensuite de M. Taignier, disant que sa résolution était étrange de se cacher comme s'il ne l'avait pas été toute sa vie; mais que quelquefois on s'accoutume aux choses qu'on aime, et que comme sa retraite de ce temps-là était plus paisible que la précédente, il la voulait continuer, étant encore enivré de ses onctions. Que lui qui écrivait cette lettre était reculé par delà de l'espérance qu'il avait de l'aller embrasser. Que néanmoins il demeurerait dans la réserve jusqu'à ce que ce docteur en eût ordonné autrement, aimant ses amis dans leur inclination, non dans son amour-propre, sans se considérer. Il le conjurait pour le moins de ne reculer point s'il était du nombre des rappelés. Il lui témoignait aussi que ce désir de retraite lui avait fait observer le silence sur ce qu'il lui avait écrit de l'abbé Charrier.

« Notre cardinal, ajoutait-il, me répond en termes généraux sur ces matières, mais je le tâterai encore si je puis sur le sujet des bonnes religieuses avant que de m'en aller, pour lui persuader d'en parler à la reine, quoique la corde soit délicate et que tout le monde soit ému. Je ne lui parlerai pas de votre retour, mais je l'entretiendrai sur la justice de la cause, et quoiqu'il soit fort bien intentionné, il n'y a pas.... * ».

Dieu semblait vouloir ôter en ce temps-là tous les secours

1. Hermant s'arrête ici brusquement, sans donner d'explication. C'est peut-être pour cette raison que tout le passage depuis : M. Taignier qui envoyait a été barré au ms. par la M. Le Féron ; il ne figure pas aux copies.

humains à ceux qui défendaient sa cause, afin qu'ils n'établissent leur confiance qu'en lui seul, et qu'ils fussent persuadés que la grâce de Jésus-Christ, qu'ils soutenaient, serait leur protection toute puissante et les rendrait invulnérables aux atteintes de leurs plus puissants ennemis.

M. de Bernières témoignait être pénétré de ces sentiments quand il écrivait ainsi le 20 du même mois à M. Taignier, son fidèle associé dans la persécution et dans Fexil :

« Je ne me suis point pressé de répondre à votre billet du 4, n'ayant rien de particulier à vous dire, mais seulement à vous confirmer ce que je vous ai mandé par mes précédentes, dont toute la conclusion est conforme à la vôtre : Separamini de medio eorum. Et vous voyez quels ils sont. Ce sont des enfants des hommes, dans lesquels par conséquent l'inconstance habite et réside comme dans son trône. L'on dit qu'ils vont achever toutes leurs négociations, et que nous saurons dans peu quel sera le successeur. Je ne plains en cela que nos pauvres filles *, lesquelles vont être exposées à la proie* des loups, qui les dévoreront si le Pasteur souverain et qui ne peut changer ne les écarte pas par la force de son bàlon pastoral. C'est à lui seul que nous devons avoir recours en cette grande angoisse, et lui dire souvent ce psaume, lequel fait à présent une partie de ma dévotion : Ad te levaoi oculos meos qui habitas in cœlis. Je ne doute point que votre principal emploi ne soit sur les divines Ecritures, par lesquelles vous trouvez votre consolation enremplissantvotre solitude. Quand il plairaàDieu nous faire revoir, nous en dirons davantage sur notre commune joie d'être plus libres que nous n'étions par le passé, et comme nous voilà délivrés de plusieurs liens, il ne nous faut pas lier par de nouveaux, que par Tordre bien visible de celui auquel nous avons dit : /hrupisd vincula mea, tiln siirrifii'aho hostiam laudis; et quand même mon bon hôte (M. d'Aubigny) nous voudrait engager, il faut examiner plus que jamais à quoi il tend ol quel est la disposition d(' son cœur. Car nous pouvons dire qu'étant au milieu d'un»' nation perverse, on ne saurait être trop sur ses gardes pour

1. Les religieuses de Port-lioyal (note marsJQ'ile de la M. Le Féron).

Page 1