‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 274 sur 440 · LIVRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVIII

intentionnés souhaitaient avec passion que l'on montrât la conformité de la doctrine de saint Augustin et de celle de saint Thomas dans ce point môme des deux états, parce qu'ils avaient reconnu que leurs supérieurs, qui voulaient conserver leur sacristie, leur rosaire, leurs dévotes et les évêques qui se confessaient à eux, se servaient du prétexte de celte diversité d'opinions pour se disculper du soupçon de jansénisme par pure politique. De sorte qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de faire tleurir tout de nouveau la doctrine de saint Thomas dans leurs écoles que de faire voir qu'en ces points là même elle n'était pas différente de celle de saint Augustin.

M. Arnauld, ayant reçu plusieurs lettres sur cette matière, y répondit ainsi le 15 février :

« On a vu et considéré quelques lettres très judicieuses et pleines d'un fort grand zèle pour la vérité qui témoignent que l'ordre des Dominicains et celui des Minimes se joindraient aux disciples de saint Augustin, si ces derniers voulaient prendre la peine de faire un livre pour montrer aux autres que saint Thomas n'est point différent de saint Augustin touchant la grâce de l'état d'innocence; et ceux qui font cette proposition la font avec tant de jugement et tant de lumière, et marquent si bien les voies que l'on devrait prendre pour cet accord qu'en vérité je ne vois pas qu'il y eût personne plus propre à exécuter ce qu'ils proposent qu'eux-mêmes qui le proposent. Car pour ceux qu'ils ont en vue, s'ils ont quelques autres avantages, il est bien difficile qu'ils soient aussi versés que ces savants religieux dans la doctrine de saint Thomas, et qu'ils aient aussi présents tous les doutes et toutes les difficultés de leurs confrères, auxquels ils veulent remédier. Il y a bien de la différence entre s'instruire d'une chose par étude et l'avoir comme naturelle par une application assidue et continuelle depuis plusieurs années. Ceux qui sont accoutumés à controverser avec des personnes qui les ont entendus cent et cent fois expliquer leurs sentiments sont bien plus capables de reconnaître leur faible et de savoir les endroits par où on les peut toucher; au lieu que ceux qui n'ont pas une connaissance si exacte des pensées de ceux qu'ils veulent persuader peuvent dire des choses très fortes sans qu'ils en soient frappés, parce qu'ils ne vont pas au devant d'une

petite difficulté qui leur est inconnue et qui est peut-être tout ce qui arrête ces personnes.

« Voilà ce qui me fait croire que des Dominicains zélés et savants feraient mieux que personne ce qu'ils souhaitent que d'autres fassent. Mais en vérité, qui que ce soit qui l'entreprenne, j'ai de la peine d'en espérer un aussi grand effet que ces religieux se le promettent. J'admire leur désintéressement et le détachement qu'ils témoignent des sentiments communs de leur école pour ne s'attacher qu'à la vérité. Mais plus je l'admire et plus je le trouve chrétien, moins je puis me persuader qu'il soit facile d'en faire entrer beaucoup d'autres dans cette disposition.

« L'expérience nous fait assez vc.ir que même dans les choses claires, il n'est pas aisé de faire changer de sentiment à ceux qui en ont embrassé un autre depuis longtemps. Combien donc le peut-on moins espérer en cette rencontre, où il s'agit de matières très obscures et très difficiles à comprendre, qui peuvent être, comme elles le sont, très bien établies dans la tradition; mais qui ne laissent pas d'enfermer en soi de fort grandes difficultés, dans lesquelles l'esprit humain trouve facilement des ténèbres pour s'empêcher d'y entrer.

« Cette difficulté de quitter les opinions qui ont pris de grandes racines dans notre esprit se trouve souvent lors même qu'il n'y a aucune considération humaine (hors celle d'un petit point d'honneur qui nous attache à nos pensées), qui nous puisse porter à embrasser une opinion plutôt qu'une autre. Combien donc se trouvera-t-elle plus grande, lorsqu'il s'agit de se rendre à un parti qui paraît ruiné et abattu selon les hommes, et pour lequel on ne peut se déclarer qu'on ne se trouve aussitôt exposé à la persécution?

« Il est vrai néanmoins que si deux ou trois ordres s'étaient déclarés fortement pour la vérilé, il ne serait pas si aisé de les tourmenter que de simples particuliers, et ils auraient bien plus de force pour se maintenir contre les attaques de leurs adversaires. Mais il y a une certaine timidité qui s'est emparée des chefs de tous les corps, qui les rend beaucoup plus faibles qu'ils ne sont en effet, par l'opinion qu'ils ont de leur faiblesse. Et il faut avouer que la plus grande partie des communautés bien intentionnées

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