LIVRE XXVITI
ont pris un parti qui a beaucoup fait de tort à la vérité et qui ne leur a guère servi, ayant laissé opprimer la vérité par ceux qui la combattaient, sans s'être osé déclarer ouvertement pour elle, de peur de la persécution, qu'ils n'ont pu néanmoins éviter en beaucoup d'occasions, parce qu'ils n'ont pu tellement cacher leurs sentiments qu'ils ne parussent conformes à ceux des disciples de saint Augustin. C'aurait été sans doute une résolution non seulement plus généreuse et plus chrétienne, mais aussi plus avantageuse à ces compagnies de témoigner plus de vigueur à défendre ceux avec qui ils étaient unis de sentiments contre les Jésuites. Mais ayant pris jusqu'ici une voie tout opposée, je ne sais si ce ne serait point se trop flatter que de s'imaginer qu'il soit facile de les remettre dans cette première, qui eût été assurément la plus honnête et la plus sûre. Il est à craindre qu'on n'obtienne rien pour en demander trop, et ainsi, tout considéré, il semble que le meilleur serait de ne pas souhaiter d'eux ce qu'il est bien difficile qu'on en puisse emporter, qui est qu'ils veuillent bien paraître unis aux disciples de saint Augustin, mais se contenter qu'ils témoignent un véritable zèle pour la défense de la grâce efficace de Jésus-Christ et de la prédestination gratuite, et qu'ils s'opposent avec vigueur à tous ceux qui voudraient attaquer les vérités saintes. C'est pourquoi, sans les presser de changer de sentiment en ce qui regarde l'état d'innocence, ce qui me semble plus à désirer qu'à espérer, on se pourrait réduire à leur demander :
« 1° Qu'ils s'attachassent à établir la grâce efficace de cet état, fortement et vigoureusement, envers tous et contre tous ;
« 2» Qu'ils combattissent avec la même force la grâce molinienne;
« 3» Qu'ils établissent l'une, et réfutassent l'autre par l'autorité des Pères et des Conciles plus que par des raisons philosophiques;
« 4° Qu'ils reconnussent ce qu'on a montré invinciblement dans la Dissertation théologique contre la censure de Sorbonne, que quoique les commandements ne soient pas impossibles à l'homme, néanmoins, selon le langage de toute l'antiquité, celui qui n'a pas la grâce efficace, non potest;
« 5° Qu'ils reconnussent aussi de bonne foi, que ni les Pères ni saint Thomas, étant pressés par les Pélagiens, qui prétendaient que si la grâce efficace était nécessaire pour ne point pécher, ceux qui ne l'avaient point n'étaient pas coupables dans leurs péchés, n'ont jamais répondu que cette supposition était fausse et que jamais la grâce ne manquait;
€ 6° Qu'ils missent ces vérités un peu plus dans leur jour en les fortifiant par les passages des Pères, au lieu qu'elles se trouvent quelquefois dans leurs écrits comme étouffées par d'autres choses, qui font qu'on ne les y aperçoit qu'à peine;
« 1* Qu'ils s'abstinssent de chercher de fausses différences entre eux et les disciples de saint Augustin dans les choses mêmes où il n'y en a aucune de véritable, ou, s'il y en a, elle ne regarde point les contestations ' ;
« 8° Qu'ils prissent la peine de lire quelques livres faits en ce temps-ci pour l'explication de la doctrine de saint Thomas par d'autres que par ceux de leur ordre, comme : De verd S''^ Thomœ doctrinà de M. Arnauld; Disserlatio tkeologica, du même auteur; La réfutation des thèses du Père Nicolaï; et surtout : Vindiciœ S. Thomœ, qui est un excellent livre, et qui devrait être entre les mains de tous les Dominicains, la doctrine de saint Thomas y étant très solidement expliquée; et on y a fait même une partie de ce qu'on demande, puisqu'on y a prouvé fort au long, et par un grand nombre de passages de saint Thomas, que le péché originel est la cause de la réprobation des hommes et de la désertion des justes. »
Cette lettre si judicieuse ayant été rendue aux professeurs dominicains par le correspondant de cette négociation, ils s'excusèrent de faire par eux-mêmes l'ouvrage qu'ils demandaient des disciples de saint Augustin, parce qu'outre qu'ils étaient engagés par serment de n'enseigner que la doctrine de saint Thomas, ils se trouvaient hors d'état de la pouvoir réfuter dans les choses mêmes où il avait formé ses raisonnements sur les principes d'Aristote. Ils avouaient aussi que n'ayant point étudié l'Ecriture, les Pères et les Conciles, ils se trouvaient incapables de prou-