‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 277 sur 440 · LIVRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVIII

dans une chaise; que ce Père avait témoigné grande pitié de M. Arnauld et grand désir de le pouvoir servir en cette occasion, le croyant très capable de bien servir l'Église. Le Père de la Mirande ajouta encore deux qualités dont il l'assura, savoir que ce docteur était humble et sincère, et non pas tel qu'on le croyait à Rome, et que de plus, lui, Père de la Mirande, avait lu une explication de M. Arnauld des cinq propositions, dans laquelle il paraissait être tout à fait dans la pure doctrine de saint Thomas, et qu'il la ferait voir au Père Hilarion, qui l'approuverait; qu'il lui avait dit encore qu'il ne croyait pas qu'il fallût presser M. Arnauld sur la question du fait, ni même parler de Jansénius, mais qu'il fallait se contenter que ce docteur dît : « Je condamne les cinq propositions dans tous les sens que les papes les ont condamnées en général et en particulier, et quand il plaira à Sa Sainteté d'en marquer un, non seulement je suis prêt de le condamner, mais même dès à présent je le condamne et anathématise, je le dis sincèrement [devant] Dieu et en foi de prêtre. » Qu'à cela le Père Hilarion avait répondu : « Hé bien! qu'il fasse cela, et nous verrons. Je n'ai point de charge du pape de faire aucune avance, et d'un autre côté, je sais que les ennemis de M. Arnauld feront ce qu'ils pourront pour empêcher que le pape le reçoive. On m'en veut déjà assez en mon particulier, parce que l'on sait que j'ai censuré les propositions de l'Apologie, et le pape a encore mon écrit; mais n'importe, toutes les pertes me sont peu considérables pour gagner M. Arnauld, dont l'âme me semble être en danger. » Qu'ensuite, ils convinrent que le Père Hilarion écrirait une lettre au Père de la Mirande, laquelle il enverrait en France, à dessein de la faire tomber entre les mains de M. Arnauld, qui verrait ce qu'il aurait à faire là-dessus. Que le Père de la Mirande marquait aussi au Père de Sainte-Marthe qu'on pourrait [se] servir de lui Père Séguenot, qu'on savaitavoiraccèsauprès de M, d'Angers, pour la lui faire tenir; qu'il s'acquittait de cette commission et lui envoyait la lettre en original ; que les Italiens étaient fins, qu'il les connaissait et jugerait quel usage il en devait faire; que l'on recommandait fort le secret dont la nécessité était visible, et que personne ne savait rien de cela en France que M. d'Angers, le Père de Sainte-Marthe et lui Père Séguenot. Que pour le Père delà Mirande, il était assuré qu'il procédait

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avec sincérité et cordialité, mais qu'il ne répondait pas de l'autre ; qu'il ne savait pas si ce ne serait point de là que l'on aurait pris sujet à la cour de croire le Père de la Mirande janséniste, et pour cette raison le faire sortir de Rome, comme en effet il en sortait et allait être supérieur de l'Oratoire à Aix en Provence; qu'il ne le croyait pourtant pas; que le Père de la Mirande mandait aussi qu'on disait à Rome que les persécuteurs des jansénistes manquaient de charité et les jansénistes d'humilité, et que le pape lui avait dit une fois de sa propre bouche : ISolunt ab adversariis triumphari. Que ce Père s'excusait de la sortie du Père Lamy de Rome, s'étonnait de ce que M. d'Angers avait cessé de lui écrire depuis, et disait qu'il n'avait pas laissé de le servir dans les occasions qu'il en avait eues. Qu'il priait qu'on fit entendre à ce prélat que M. Arnauld écrivant à Rome devait s'abstenir de parler de la question de fait qu'autant qu'il jugerait à propos pour sa justification, et taire avec prudence tout ce qu'il jugerait ne pouvoir dire en conscience*.

M. Arnauld ayant appris la nouvelle de cette négociation par le moyendeM. d'Andilly,ileulune extrême peine à y entrer, croyant quil y avait grand sujet d'appréhender que ne satisfaisant pas le Père Hilarion, tout cela ne servît qu'à le faire passer pour une personne opiniâtre et tout à fait irramenable.

La lettre que le Père Hilarion avait promis d'écrire au Père de la Mirande fut exécutée ainsi qu'ils en étaient convenus; mais elle était si dure, et faisait paraître une si grande prévention contre M. Arnauld, que sa seule lecture était capable de lui inspirer la pensée de n'y répondre jamais. Voici ce qu'elle contenait ^...

M. Arnauld avait raison de ne répondre à celle lettre que par un profond silence, ne se pouvant rien promettre de cette négociation, qu'un chagrin fort inutile et un nouvel embarras. Mais comme M. d'Andilly le pressa avec chaleur de ne pas négliger cette affaire, il lui fit cette réponse le 23 décembre 1661' :

1. Tout ce passage depuis : que le P. de la Miratide marquait aussi, est barré au ms. et ne figure pas aux copies.

2. Celte lettre du P. Hilarion est imprimée dans les œuvres d'Aruauld t. I, p. 280.

3. Cette lettre d'une si -grande importance est imprimée au tome I des Œuvres d' Arnauld (p. 288) mais avec quelques différences.

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« J'ai un extrême déplaisir de ne pouvoir satisfaire M. d'Angers sur ce qu'il témoigne toujours désirer avec tant d'instance. Je sais qu'il n'y a que la bonté qu'il a pour moi qui lui cause ces empressements, et je ne vois pas qu'il y ait moyen de faire ce qu'il désire pour la déclaration qu'il demande. Car en ayant une entre les mains, la plus expresse et la plus sincère que je puisse donner, s'il croit qu'elle n'est pas suffisante pour détromper ceux envers qui il souhaite de me pouvoir justifier, je ne vois pas ce que je pourrais faire qui leur pût ôter le soupçon qu'il leur plaît avoir de ma foi, puisqu'il m'est impossible d'en pouvoir dire davantage, n'ayant pas changé de sentiment depuis ce temps-là, et ne me sentant point dans la disposition de déguiser mes sentiments et de payer le monde de dissimulations et d'équivoques, pour quelque considération que ce soit. Car je crois avec saint Grégoire que la vraie sagesse des enfants de Dieu est de ne rien feindre, et de rendre toutes leurs paroles conformesà leurs pensées. Nil perostentationem fingere, sensum verbis aperire. Je ne puis aussi vous dire autre chose touchant la négociation avec le Père Hilarion. que ce que je vous en ai déjà dit, que M. Singlin et M. de Sacy jugent aussi bien que moi qu'il y a beaucoup plus de mal à en appréhender que de bien à en espérer. Car le moyen de croire que le pape étant autant prévenu qu'il est contre moi, et étant gouverné par des personnes qui l'entretiennent toujours dans cette prévention, une personne qui ne paraît pas moins prévenue que lui soit un entremetteur fort propre pour guérir l'esprit du pape et lui faire changer de sentiment envers moi ! Y a-t-il lieu de croire que le Père Hilarion se contentât d'une déclaration où je témoignerai seulement condamner les cinq propositions sans parler de Jansénius, lui qui prétend voir comme en plein midi que je suis convaincu que les propositions sont dans Jansénius, et qu'elles sont condamnées dans son sens, et qu'il ne se peut pas faire que j'en doute, mais que ce n'est que par pique et par un point d'honneur que je refuse de l'avouer, c'est-à-dire, que je ne manque pas de lumière, mais que je n'ai point de conscience, puisqu'il faudrait n'en point avoir du tout pour avoir déclaré depuis huit ans, comme j'ai fait en tant de manières, que je ne reconnais point dans M. d'Ypres

d'autre doctrine que celle de la grâce efficace de Jésus- Christ, laquelle certainement le pape n'a pas condamnée, si j'étais intérieurement persuadé du contraire, et que je demeurasse opiniâtrement dans un mensonge si criminel par un mouvement d'orgueil qui m'empêcherait de me reconnaître vaincu? Mes plus grands ennemis peuvent-ils faire de moi un jugement qui me soit plus outrageux? Et enfin puis-je espérer qu'une lettre le changera et lui persuadera qu'il se trompe en ce qu'il croit voir comme en plein midi, après que la pièce la plus forte et la plus convaincante que j'aie jamais faite, qui est la Dissertation latine qui a été faite exprès pour lui et qui lui a été envoyée manuscrite et imprimée, a fait si peu d'impression sur son esprit qu'il demeure encore embarrassé dans l'équivoque du mot de possible, qui lui fait trouver les propositions dans Jansénius, quoique cette équivoque soit démêlée et éclaircie dans cet ouvrage de la manière du monde la plus capable de persuader tout esprit raisonnable. Voilà, mon très cher frère, ce qui me fait juger qu'il n'y a aucune apparence que cette négociation puisse réussir, et je ne puis attribuer à autre chose de ce que M. d'Angers n'en a pas la même pensée, sinon que l'affection qu'il a pour moi lui fait avoir un si grand désir de me voir bien dans l'esprit dupape, quecomme l'on croit facilementcequ'ondésire beaucoup, il n'a pas fait attention à la lettre de cet abbé, et n'a pas assez considéré le peu de sujet qu'il y avait de le croire propre à cette négociation. Mais quand il y aura bien pensé, il jugera encore, étant aussi prudent qu'il est, que ceux qui comme moi sont abandonnés dans le monde de tout pouvoir et de tout crédit, ne doivent point rechercher d'accommodement avec ceux qui sont tout puissants, à moins que de se vouloir absolument soumettre à tout ce qu'ils désirent, sans exception, puisqu'ils ne peuvent sans imprudence se persuader que les plus forts voudront céder aux plus faibles, et qu'ils auront assez d'humilité pour vouloir bien s'a<;commoder avec eux, lorsque ces faibles et destitués de tout appui n'ont rien à leur donner que ce qu'ils ont offert cent fois inutilement. A quoi Ton peut ajouter que la conjoncture présente est très peu favorable à un accommodement de celle nature, puisque la manière dont le nonce a réduit les grands-vicaires ne peut pas ne les avoir pas rendus très

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