LIVRE XXVlll
Le mois de mai acheva la course laborieuse et pénitente de M. Basque S qui ayant été touché de Dieu depuis plus de vingt ans, avait été tout à fait fidèle à exécuter les avis que M. de Saint-Cyran lui avait donnés pour ne pas déchoir de la grâce d'une parfaite conversion, C'était un homme pénétré d'un amour extrême de la pauvreté, jusqu'à se priver des choses que l'on estime nécessaires à l'usage de la vie; et qui avait passé toutes les années de cette longue pénitence dans un grand éloignement du monde, dans la prière, dans l'étude de l'Écriture Sainte et des Pères de l'Église, et dans un esprit continuel de silence et de solitude. La tempête de la persécution l'avait jeté à Paris, où Dieu l'appela à lui pour couronner sa persévérance. M. de Berniôres, qui avait été son hôte au Chesnay, fut vraiment pénétré de la nouvelle de cette mort, et en écrivit ainsi à M. Taignier le 26 de mai :
« Vos lettres me font voir que vous avez bien dessein d'imiter notre bon solitaire, dont nous regrettons la mort, et quoique peu de personnes puissent parvenir à l'austérité de sa pénitence, vous savez mieux que moi que cette vertu consiste plutôt à la circoncision du cœur que du corps, et que ce bonhomme inspirait plutôt celle-là à ceux qui conversaient avec lui. M. Singlin m'a envoyé une exacte relation de tout ce qui s'est passé à sa maladie et à sa mort. Il en a été le témoin oculaire, puisqu'il l'a assisté jusqu'au dernier soupir, et que lui-même l'a fait ensevelir. L'on peut dire sur cela en peu de mots : Omnia digne Dco. Tout ce que j'aurais souhaité pour ma consolation eût été que l'on eût transporté son corps dans notre pauvre cimetière du Chesnay, puisque l'on peut dire que c'est en ce lieu qu'il a achevé sa course par un martyre de pénitence de près de neuf années, sans parler des précédentes qu'il avait passées en l'autre lieu qui n'en est pas bien éloigné 2. Mais je ne suis pas digne d'un tel dépôt. Il ne faut rien vouloir, ni s'attacher à rien. Je ne laisse pas de le regarder comme le protecteur de cette maison*. »
1. Il s'agit d'Étieûue de Bascle, solitaire de Port-Royal, chargé de la conduite des enfants, mort chez M. de Bernières en 1662.