‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 331 sur 440 · LIVRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX

le duc Cesarini, chevalier des ordres du roi. On a emprisonné un gentilhomme du cardinal MaldachiniS qui est absent, pour la seule raison qu'il était serviteur du roi très chrétien. On forme des procès à leur fantaisie pour excuser l'action des Corses et pour aggraver les insolences des Français. On y a refusé la déposition de ceux qui ont voulu témoigner que ce furent les sbires qui dans la place Navone donnèrent un coup de mousquet dans le ventre à un gentilhomme français. On a fait murer plusieurs portes de la ville. On y a fait entrer plusieurs troupes. On a ordonné d'autres levées, sans considérer qu'il n'en est nul besoin, et qu'elles ne suffisent pas, quand même on armerait tous les sujets de l'État ecclésiastique, contre les ressentiments d'un roi de France, s'il a dessein de les pousser. Mais toutes ces précautions se prennent pour la sûreté et pour la garde de ceux qui nous gouvernent sous Sa Sainteté, et qui craignent aujourd'hui d'être traités comme ils ont traité les autres. Cependant il faut que les pauvres sujets* souffrent encore pour payer leurs fautes cette nouvelle occasion d'être sucés et épuisés. Enfin on ne saurait vous bien expliquer à quel point est l'indignation que la ville a conçue de voir non seulement l'action des Corses impunie, mais qu'on s'est mis même en état de ne la pouvoir plus punir, ceux qui gouvernent en ayant déjà fait évader cinquante des plus coupables, après les avoir tenus une nuit et un jour enfermés dans leur quartier, et que pour les autres on a commis le soin de leur châtiment au gouverneur de Rome, lequel leur ayant donné l'ordre positif de ce qu'ils ont fait, leur doit être comme garant de l'impunité de leur crime. Nous nous souvenons tous que le pape Urbain, en vingtquatre heures, fit pendre neuf Corses un jour de fête, et en envoya douze aux galères, pour la mort de deux simples bourgeois italiens; et aujourd'hui, pour l'assassinat de l'ambassadeur d'un grand roi et de toute une nation qui a tant mérité du Saint Siège, on n'a pris aucun soin, que de faire évader les coupables, et publier un édit contre eux neuf jours après leur fuite, quand on les a crus en lieu de

1. François Maldachini ou plutôt Maildalchiai (1621-1700), ueveu de dona Olympia, fut fait cardinal par Innocent X en 1647.

2. Hermant avait écrit shires, la correction est faite d'après le texte de la Gazelle.

sûreté. Encore n'a-t-oa envoyé cet édit aux princes d'Italie que par la voie de l'ordinaire, sans dépécher aucun courrier exprès, tant on a eu peur qu'il arrivât trop tôt. Cependant la superbe et l'impudence sont ici encore à si haut point qu'on parle de leur crime comme on pourrait faire de quelques coups de poing que des crocheteurs se seraient donnés. C'est pourquoi je vous envoie une nouvelle relation fort exacte et fort véritable de cette belle action du 20 août. »

La même Gazette portait cette nouvelle écrite de Florence du 2 septembre :

« Plusieurs des Corses assassins du duc de Créquy, qu'on a fait évader de Rome, sont arrivés en cette ville, et ils n'ont fait aucupe difficulté de dire à qui s'en est voulu enquérir que la véritable cause de leur méchante action n'a été autre que les bravades continuelles du gouverneur et l'ordre positif qu'il donna le même jour, 20 du passé, à quelques-uns de leur troupe sur la querelle qui venait d'arriver sur le Pont Sixte, d'aller chercher leurs compagnons et de ne retourner point dans leur quartier qu'ils n'eussent jeté par terre une vingtaine de Français; et outre cela une harangue que don Mario, frère du pape, après l'accident de la patrouille, avait faite à d'autres Corses qu'il rencontra dans les rues, en ces propres termes : « Canailles! ne savez-vous plus vous servir de vos carabines? Tirez et faites ce qu'il faudra contre les Français, à la première occasion que vous en aurez, si vous ne voulez pas que je vous envoie tous dans une galère. >» Les mêmes Corses arrivés ici ont encore dit, sur le sujet de leur évasion, qu'après avoir été enfermés dans leur quartier, on leur fit dire secrètement de la part de don Mario que les portes de Rome n'étaient point fermées à qui voudrait se sauver. »

Il est à croire qu'une autre plume que celle du gazetier ordinaire se mêlait de soutenir l'honneur de la nation française dans ces endroits de la Gazette, dont tous les termes étaient concertés, et tendaient à faire voir à toute l'Europe le profond ressentiment que l'on conservait de ce grand excès des principaux officiers de la cour de Rome. Le prompt et brusque départ du duc de Créquy leur donna beaucoup d'inquiétude, et pour en empêcher les suites fâcheuses, le cardinal Chigi en donna avisa M. de Lyonne, secrétaire et ministre d'État, par une grande lettre italienne

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qui déguisait le fait, et en faisait une relation conforme aux intérêts des parents du pape, qu'il tâchait de disculper.

Il lui mandait que le soir du jour précédent, à une heure de nuit, M. le cardinal d'Arragon et M. l'ambassadeur de Venise étaient venus le trouver pour lui dire que tous deux avaient été mandés à deux heures en la maison de M. l'ambassadeur de France, qui leur dit avec M. le cardinal d'Esté, qu'ils les avaient priés de prendre cette peine pour leur faire part d'une résolution que M. l'ambassadeur de France avait formée, touchant laquelle néanmoins il avait dessein de savoir leur avis et leur sentiment; que cette résolution était que M. l'ambassadeur avait dessein de partir de Rome dès cette même matinée, et de faire ordonner à tous les seigneurs cardinaux du parti de Sa Majesté [très] chrétienne de faire aussi la même chose; parce que tandis que sa demeure dans Rome donnait occasion au pape de craindre quelque trouble capable d'altérer la tranquillité publique, il [se] croyait obligé d'ôter à Sa Sainteté cet ombrage en se retirant.

Le cardinal Chigi disait qu'étant surpris de cet avis, il avait témoigné un extrême déplaisir que M. l'ambassadeur eût pris une telle résolution sans qu'on lui en eût donné la moindre occasion ; que ne n'était point sa demeure dans Rome, mais les armes et les soldats qu'il y amassait qui avaient donné au pape un juste motif de pourvoir à la sûreté et à la garde de ses sujets, par les moyens les plus doux ; qu'il était notoire à ces seigneurs que par leur moyen, et particulièrement par l'entremise de M. le cardinal d'Arragon, on avait offert et donné à M. l'ambassadeur de France toute sûreté. Que quant à la disposition nécessaire des corps de garde, ils auraient été posés pour servir de frein, et en même temps pour la sûreté du peuple dans les lieux où ils étaient, selon que l'officier de guerre auquel Sa Sainteté se remettait en cela avait jugé qu'ils étaient plus propres et plus commodes.

Qu'encore que M. le cardinal d'Arragon n'eût point jugé qu'il pût prendre cette parole, néanmoins M. l'ambassadeur n'avait nul sujet de s'en plaindre, puisque Sa Sainteté s'était offert de la donner à celui qui aurait été le plus agréable; que la reine de Suède l'avait donnée à Son Excellence, que le cardinal Sacchetti la lui avait portée en sa

propre personne; que le pape, n'ayant pas d'autres moyens de l'en assurer, l'avait donnée aux deux évêques de France qui étaient à Rome pour une canonisation ; qu'ils l'avaient portée à iM. l'ambassadeur de la part de Sa Sainteté; qu'enfin il avait en main de quoi lever tous les soupçons et tout ce qui lui pouvait faire ombrage, quoiqu'injustement, en mettant l^bas] les armes; parce que Sa Sainteté ne faisait rien en cela que par la nécessité précise qu'il lui en imposait lui-même, en voyant qu'il se formait dans le palais de l'ambassadeur un corps d'armée de la discrétion de laquelle dépendait la vie et la subsistance publique de toute la ville de Rome, qui en était toute troublée et réduite à implorer de la main de son prince la défense qu'il lui devait, et qui lui était nécessaire; qu'il les priait de faire connaître tout cela à M. l'ambassadeur, et de l'assurer de sa part, avec toute la sincérité possible, que Sa Sainteté n'avait à l'égard du roi et de M. l'ambassadeur que des œuvres' justes et faciles, et des sentiments paternels. Que lui, cardinal Chigi, à l'heure où ils l'étaient venus trouver, il ne pouvait faire part à Sa Sainteté des choses qu'il lui exposait, parce qu'elle était déjà au lit; mais qu'il ne manquerait pas de s'en acquitter le lendemain au matin, comme il l'avait fait effectivement; que dès ce soir là même, il avait envoyé M. l'abbé Rospigliosi pour prier M. l'ambassadeur, avec toute l'instance possible, de demeurer à Rome, et lui protester de nouveau qu'il n'avait nulle occasion d'en sortir, ayant en main de quoi ôter toutes les choses qui étaient capables de le porter à cette résolution, quand même ces considérations eussent été justes et raisonnables, puisque Sa Sainteté l'assurait et lui déclarait tout de nouveau qu'elle ne [le] regardait avec d'autres sentiments que ceux d'un amour paternel, et quelle était la disposition particulière de Sa Sainteté envers un si grand roi, pour qui elle avait tant d'affection et tant d'estime. Que tout cela n'avait pas été suffisant pour retenir Son Excellence, et qu'elle était partie sur les douze heures, sans avoir témoigné à qui que ce fût quelle route elle prendrait, ce qui avait obligé de se mettre en chemin pour observer par quels moyens on le pouvait joindre, et se con-

1. Copie : que des cœurs. Ni l'une ni l'autre de ces deux expressions n'est acceptable.

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former en cela au goût et à l'inclination de Sa Sainteté, laquelle, dans le dessein de témoigner l'estime et l'affection inaltérable qu'elle avait pour la Majesté du roi, avait voulu qu'un courrier exprès allât commander aux gouverneurs et aux ministres de l'État ecclésiastique de servir Son Excellence avec toute l'exactitude et l'attention possibles dans tous les lieux par où elle passerait.

Que le roi pourrait connaître par le bref que le pape écrirait à Sa Majesté une partie de la douleur paternelle que Sa Sainteté avait ressentie en cette rencontre; que pour lui, cardinal Chigi, il eût voulu pouvoir se surmonter lui-même pour trouver des expressions assez fortes et capables de lui déclarer ses véritables sentiments, parce que dans la vérité, cela suffirait pour l'entière justification de ce que Sa Sainteté avait fait jusqu'à ce temps là, afin de lever tous les voiles sous lesquels la vérité avait été couverte jusqu'alors ; que la ville et toute la cour de Rome n'avaient pu voir une résolution si inopinée, prise sans aucuneoccasion qui fût capable de la justifier, puisque de la part du pape il ne s'était rien fait qui ne fût beaucoup au-dessous de ce que la propre défense et la nécessité d'un bon gouvernement obligent quelque prince que ce puisse être de pratiquer en de pareilles rencontres, et que, de la part de M. l'ambassadeur (3t de ses adhérents, on n'avait rien omis de ce qui pouvait troubler dans Rome le repos public et hasarder toutes choses ; mais que l'on avait remarqué depuis le commencement de cette affaire que l'on s'était embarqué à porter les choses à une extrême rupture; et qu'en quelque manière que le pape se conduisît de sa part pour donner satisfaction, on lui en bouchait l'entrée et les moyens, ou l'on formait de nouvelles plaintes pour augmenter le trouble et le tumulte.

Que comme lui, cardinal, l'avait écrit à son Excellence M. de Lyonne, M. l'ambassadeur, depuis l'accident arrivé entre lui et les soldats corses, était sorti avec son escorte ordinaire, et que la prudence de cette action lui avait attiré l'applaudissement de tout le monde, n'y ayant personne qui ne crût qu'un homme de sa qualité ne devait point faire l'honneur à des Corses de s'armer contre eux, et n'y ayant d'ailleurs nulle occasion de le faire, parce que ceux qui l'avaient offensé avaient pris la fuite, que les autres avaient été arrêtés prisonniers, et que quant aux autres qui res-

taient encore à Rome, outre qu'ils étaient innocents du fait dont il s'agissait, et qu'ils étaient sous l'obéissance de leur capitaine qui n'avait fait autre chose que les retirer, M. l'ambassadeur était assuré sur la parole du pape, et sur les ordres qu'il avait donnés, qu'ils n'étaient point en état de le pouvoir ofifenser; que néanmoins M. l'ambassadeur, sans voir nulle occasion extérieure qui l'obligeât à une telle résolution, avait commencé à prendre les armes, se laissant aller aux insinuations sinistres qu'on lui donnait de temps en temps, et qui prévalaient de jour en jour sur son esprit; que S. E. était sortie avec une grande escorte d'hommes armés, tant à pied qu'à cheval, avec carabines et pistolets, suivie de quantité de carrosses pleins d'armes à feu.

Qu'il avait fait porter dans son palais, où il avait déjà plus d'armes qu'il ne lui en eût fallu pour sa défense, quand il en aurait eu besoin, cent autres mousquets, qui lui étaient venus des maisons de plusieurs Barons hommes (sic); que tout l'armement de M. le cardinal Antoine, que l'on sait suffire pour armer plus de deux cents hommes, avait été conduit tout entier dans le palais de Son Excellence ; que l'on avait aussi rangé quantité de petites pièces d'artillerie qui s'étaient trouvées au Palais Farnèse, et que quelques autres qui se trouvèrent dans la maison du cardinal Barberin avaient été envoyées en diligence aux princes voisins et autres états des Barons du ressort de Rome, afin de lever des troupes, etque les gouverneurs de l'État ecclésiastique avaient donné avis par des dépêches expresses qu'ils voyaient filer continuellement des soldats vers Rome, et qu'on en enrôlait publiquement dans le palais de Son Excellence.

Que l'on avait envoyé des personnes hors des portes de la ville sur les avenues, pour offrir de l'argent à tous ceux qui y venaient, afin de s'enrôler au service de Son Excellence, et qu'on en avait eu plus d'une relation de la part même de ceux que l'on en avait sollicités ; que la cour de son Excellence n'avait plus la forme d'une cour^ mais d'un régiment militaire, parce que l'on avait donné au dehors quatre lettres patentes pour les lever, et que l'un était de deux mille hommes; qu'il y avait déjà un colonel déclaré, qu'on les rangeait dans la cour de Son Excellence en les appelant par leurs noms; que les soldats y faisaient l'exercice et s'y rassemblaient sous l'étendard, comme dans une place, et qu'il

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