LIVRE XXIX
ce grand ministre qui, sur le premier avis de la venue du duc de Créquy, pense à faire doubler le nombre des Corses ; sa prudence à avoir posé leur quartier vis-à-vis le palais de ce duc pour réprimer les futurs excès infaillibles des Français; son zèle pour les parents de Sa Sainteté, en ce que voyant que l'ambassadeur ne leur rendait pas encore assez tôt à son gré ses justes devoirs, il lui fit d'abord essuyer deux sanglants affronts de la promenade d'une chaîne de galériens devant son palais, et de la perquisition qu'il eqvoya faire par des sbires dans une maison qui y touchait ; sa vigueur à n'avoir pas laissé impunie l'action du Français qui avait osé désarmer, tout seul, la patrouille du pape ; mais l'avoir vengée dès la première occasion par le fer etpar le feu et sur les propres personnes de l'ambassadeur et de l'ambassadrice; son habileté, après le coup fait, jointe pourtant à celle de don Mario, d'avoir su ensemble réparer la faute qu'ils avaient faite de renfermer les Corses dans leurs quartiers, leur ouvrant les portes et celles de Rome, et fournissaut des barques sur le Tibre pour faire promptement sauver les coupables, avec l'adresse de publier un ban pour les reprendre, mais seulement neuf jours après leur évasion; et cependant faire écrire au roi que le pape voulait en faire un châtiment exemplaire ; ce qui fut proprement ajouter la moquerie à l'injure, et faire le même cas d'une grande couronne que de la République de Cospaïa, dont le nom est presque ignoré ; son audace à avoir, dans la congrégation d'Etat, proposé comme bagatelle sans aucune suite de mettre le cardinal d'Esté dans le château Saint- Ange, de quoi ses collègues, qui ne sont que gens faibles, eurent tant d'horreur et de frayeur, qu'ils croyaient déjà voir à nos portes une armée de Français pour tirer de prison le dit cardinal, et y mettre en sa place les auteurs d'un conseil si haut et si extravagant. Enfin sa valeur et son intrépidité à s'être moqué de tous les ressentiments d'un grand roi, formant un siège réglé, et en même temps un blocus par famine au palais Farnèse, où logeait son ambassadeur, jusqu'à ce que, par un second violement du droit des gens qui ne pouvait plus être imputé à la furie des Corses, il a eu la gloire immortelle d'avoir chassé de Rome cet ambassadeur du fils aîné de l'Eglise, qui y représentait sa personne sacrée.
« Voilà une partie des éloges que les émissaires du palais et les flatteurs à gages donnent aujourd'hui à ce galant homme. Aussi en sait-il faire grand trophée, non seulement dans la congrégation dont il a été établi le chef pour la punition ou pour mieux dire, pour l'impunité des Corses ; mais à exercer sa fierté et sa bravoure par bon nombre de bastonnades et de coups de crosses de mousquets, qu'il continue à faire distribuer avec largesse par ses sbires, dont il est le chef, dès qu'il paraît quelqu'un de nos pauvres pèlerins français. Il avait même fait arrêter un domestique de la reine Christine, trouvé coupable du même crime d'être né Français, mais il a été relâché à la prière de cette même prin<;esse. Il continue d'un autre côté avec une application infatigable à faire le procès au duc Cesarini, à cause que dans cette occurence ce chevalier des ordres du roi s'est cru [plus] obligé d'offrir son service au duc de Créquy qu'aux officiers des Corses ; ce qui est maintenant ici un crime bien atroce, et pour le châtiment duquel on a déjà envoyé dans toutes les terres et châteaux du dit duc des commissaires qui ont d'abord ôté les clefs des greniers et des magasins à ses officiers, gâté ou répandu tous les grains, battu jusques aux femmes enceintes, tenu jour et nuit des vieillards de soixante dix ans pieds et mains aux fers, et pris dans les églises, sans respect de l'immunité dont elles jouissent par toute l'Italie, quantité de pauvres innocents qui s'y étaient réfugiés pour éviter les effets d'une si grande inhumanité. Cependant le pape, s'aperc avant que tous les ambassadeurs des autres potentats, indignés de ce qui se faisait par ses ministres, s'abstenaient d'aller aux audiences aux jours accoutumés, lésa envoyés appeler; mais quand ils s'attendaient que Sa Sainteté, et pour la justice et pour ne se point contredire elle-même, leur parlerait en conformité du bref qu'elle a écrit au roi, c'est-à-dire qu'elle détestait l'action des Corses, ils ont été fort surpris de n'entendre de la bouche de Sa Sainteté que les justifications des Corses, elles accusations du dit duc. Il est néanmoins vrai, et personne n'ignore ici, que dès le jour de son arrivée, ensuite de ce qu'il ne visitait pas le premier les parents de Sa Sainteté, de quoi il avait lors une défense expresse, on ne s'est étudié qu'à lui donner toutes les mortifications dont on s'est pu aviser, et qu'on n'a cessé