LIVRE XXIX
de le provoquer par toutes les injures les plus sensibles à un ambassadeur, comme par cette promenade des galériens et cet envoi des sbires autour de son palais, et par plusieurs autres qu'il a dissimulées avec tant de modération que toute la ville, qui aime généralement la France, blâmait déjà sa patience et son insensibilité. Quant au cardinal Chigi, il a été fort occupé tous ces jours-ci à rendre bien ponctuellement visite et à faire de grands remercîments à tous les seigneurs romains qui lui ont été offrir service en cette rencontre, comme à don Camillo Borghèse et aux ducs d'Altempo, de Braciano, Caffarelli*, et autres. Mais ceux qui ont loué sa civilité n'ont pas eu sujet de louer en cela sa prudence, chacun ayant jugé qu'il se serait conduit bien plus sagement s'il s'était moins [mis] de cette sorte à la tète des Corses contre le roi, et qu'il eût répondu à ceux qui lui faisaient de pareilles offres, qu'ils avaient intentionde le perdre, et de le faire tomber dans un précipice dont il ne pourrait se relever; mais que s'ils voulaient le servir et l'obliger, ils allassent faire ces mêmes offres à l'ambassadeur, parce qu'il était de son côté contre cette canaille, et même plus intéressé qu'aucun à la satisfaction de Sa Majesté et à celle de son ambassadeur. Mais il a voulu si bien établir que c'est un démêlé entre le roi et lui, que non content de tous ces compliments reçus et rendus avec des marques publiques de sa reconnaissance, il témoigne à présent son indignation, et persécute par les voies qui sont en son pouvoir tous ceux qui ont osé faire quelque civilité à l'ambassadeur et respecter le roi en sa personne. Le temps éclaircira bientôt si cette conduite est meilleure que n'aurait été l'autre. Mais selon les apparences, elle ne semble pas la plus prudente aux gens sensés qui ne considèrent un combat si inégal, même avec la jonction de tous- les seconds dont [il] a si à propos accepté toutes les offres de service, que comme le choc qui se ferait de plusieurs glaces de verre contre un vase d'airain qui les briserait en d'autant plusdepetitespiècesquele nombre en aurait été plus grand. »
On a déjà vu que le pape, dès le commencement de cette
1. Prosper Caffarelli ^1592- 1659), noble romain, gouverneur de plusieurs villes de l'état pontifical.
affaire, avait [dessein] de l'assoupir ou au moins de l'adoucir par le moyen de la reine Christine de Suède, pour laquelle il avait une estime extraordinaire, et qu'il croyait une médiatrice efficace à l'égard de la cour de France, à cause des engagements qu'elle y avait dès avant sa naissance même. Cette princesse en ayant déjà écrit deux fois au roi, Sa Majesté lui fît cette réponse :
« Madame ma sœur,
« J'ai reçu les deux lettres de Votre Majesté, du 29 de l'autre mois, et du premier du courant. J'avoue que j'ai été un peu surpris de les trouver si différentes, en leurs instances et aux conseils qu'elle m'y donne, de ce qu'elle m'écrivît le lendemain de l'action des Corses, et des offices qu'elle fit alors au sieur de Bourlaymont pour les porter à mon ambassadeur, dont je me tiens très obligé. J'eus occasion à la première de voir les sentiments naturels et les véritables mouvements de son cœur, mais je n'ai trouvé dans les deux autres que des sentiments étrangers et empruntés, qu'on a exigé de sa bonté qu'elle m'écrirait. 11 ne suffit pas que les Français aient été battus (ce qui leur arrive peu), et qu'ils aient même été assassinés, il faut encore qu'ils aient tort, si je veux croire à ceux qui l'ont persuadé à Votre Majesté, et que je pardonne des fautes qu'elle voit, dit-elle, en état d'être plutôt pardonnées que corrigées. Il est fort aisé de donner des conseils de modération qu'on a peine de prendre pour soi-même quand on est vivement offensé; et si Votre Majesté avait reçu quelque mauvais traitement en la personne du dernier de ses domestiques, incomparablement moins outrageant que celui qui m'a été fait en celle de mon ambassadeur, je suis assuré qu'elle a tant de cœur et tant d'amour pour sa gloire, qu'elle ne suivrait pas le conseil qu'elle me donne de passer l'éponge, comme elle dit, sur le tableau désagréable, ni qu'elle ne prendrait pas en cette nature d'affaire pour une victoire fort honorable celle de vaincre son ressentiment. Nous avons reçu du ciel, madame ma sœur, une dignité dont nous nous rendrions indignes, si pour quelque considération que ce puisse être, nous souffrions la moindre tache à notre honneur; et c'est sur ces taches-là qu'il faut passer l'éponge pour les effacer par