LIVRE XXTX
une réparation proportionnée à l'offense ou à l'impuissance de force. Je demeure d'accord avec vous que je dois être persuadé qu'il n'y a prince au monde si imprudent ou si hardi qui voulût ou qui osât de propos délibéré me faire une injure. Aussi ne puis-je croire que c'ait été l'intention du pape de m'ofîenser. Mais n'y a-t-il pas des imprudents et des enragés par tout le monde? Et croyez-vous que tous ceux qui dominent dans Rome sous Sa Sainteté, n'ayant guère vu autre chose que son enceinte, et enivrés d'un pouvoir passager pour lequel ils n'étaient pas nés, sachent seulement qu'il y ait quelque puissance au dehors qui soit égale à la leur, et qu'ils soient obligés de respecter?
Votre Majesté ne désavouera pas, je m'assure, que si le pape avait pu persister jusqu'à présent dans la résolution qui lui donna tant de gloire la première année de son pontificat, d'abolir ce que l'on appelle en vos quartiers le népotisme, qui suce le plus pur sang des sujets de l'État ecclésiastique et tout le patrimoine de saint Pierre, pour en grossir une seule famille, et qui par cette raison est toujours aussi odieux aux catholiques que les hérétiques en prennent occasion de scandale, on n'aurait point attenté à la personne de mon ambassadeur, et je ne me trouverais pas aujourd'hui dans la nécessité où je suis de venger cette offense contre les auteurs, si Sa Sainteté, par sa prudence et par sa justice, ne m'en fait faire raison. Autant de temps que le pape ^ donné la satisfaction à la chrétienté de régir lui-même son pontificat, il nous a été facile d'entretenir ensemble une bonne et facile correspondance; dès qu'il a tiré ses parents de la condition où Dieu les avait fait naître, et qu'il leur a mis en main la direction de toutes ses aff"aires, ni moi, ni aucun autre prince ou potentat, n'avons eu sujet de nous louer de la cour de Rome. On n'y a plus éprouvé que des dégoûts, que refus, que mauvaises satisfactions et qu'aigreurs. J'en ai bien fait en mon particulier bien longue expérience pendant cinq ou six ans; jusqu'à ce qu'enfin, voulant encore tenter s'il me restait quelque moyen possible de lier entre nous une amitié cordiale, comme j'y étais très disposé de ma part, je résolus, pour satisfaire à la propension qu'a Sa Sainteté à la magnificence, de lui envoyer un ambassadeur d'éclat, jetant les yeux pour la soutenir sur un des plus qualifiés seigneurs d^
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mon royaume, et en qui j'ai une entière confiance, comme étant mon domestique. Mais comme il a eu l'audace, arrivant à Rome, de demeurer quelque temps sans voir les parents séculiers, avant d'avoir reçu leurs visites, parce que les exemples de ceux qui l'avaient devancé dans cet emploi se trouvaient assez différents, encore que depuis, par ordre, il les ait visités le premier, il a fallu néanmoins abattre cette audace el par le fer et par le feu sur sa personne et sur l'ambassadrice, venger le crime qu'il avait commis d'avoir osé délibérer sur un si juste devoir. Voilà les pensées et les effets que produit la naissance dans une condition médiocre, quand la fortune l'élève au-dessus do sa portée et lui met en main un pouvoir qui lui fait tourner la tête. Le délai de cette visite, faite à la vérité, mais trop tard au gré de ceux qui l'ont reçue, a été la pierre de scandale qui a seule causé l'affaire du 20 août. Et pour fairp voir à Votre Majesté que c'est la pure vérité, et que les semences d'aigreur, quand elles ont une fois pris racine dans ces sortes d'esprits, ne s'en arrachent pas pour en avoir ôté la cause, je n'ai qu'à lui dire que dès qu'ils eurent reçu cet honneur qu'ils souhaitaient tant, ils persuadèrent au pape, qui par sa bonté et par sa tendresse a beaucoup de déférence pour leurs sentiments, que non seulement Sa Sainteté devait bien se garder d'accorder la moindre grâce au duc de Créquy, c'est-à-dire à moi; mais le traiter avec plus de dureté qu'auparavant, afin qu'on ne pût juger dans le monde que le duc de Créquy eût fait autre chose que son devoir. Et en effet Sa Sainteté le pratiqua. Car en l'audience du 18 du mois passé, qu'il donna après cette visite au duc de Créquy, il lui témoigna plus de dureté et de froideur qu'il n'avait fait aux précédentes. Il lui rejeta toutes les instances qu'il lui fît pour mes affaires, n'accorda aucune des grâces qu'il demandait pour quelques-uns de mes sujets, et l'eût laissé retirer sans lui parler de la visite, si le duc de Créquy n'en eût jeté le discours, auquel il se contenta de répondre par un mot bien mémorable, et qui fait bien voir les grandes prérogatives que la maison Chigi a sur les ambassadeurs des rois : qu'il n'avait pas douté que je rendisse cette justice à ses parents. Cependant, afin que sa conduite fût conforme en toutes sortes de mauvais traitements et de mépris de ma dignité, ses parents