LIVRE XXV
se servir n'est qu'un piège que l'ennemi tend aux âmes.
« Sans doute c'est une grande tentation que la satisfaction que l'on témoigne d'une pièce laquelle certainement doit être plutôt un sujet de larmes. Elle n'a visiblement qu'un caractère de faiblesse, de crainte, de politique, de condescendance lâche et humaine; et malgré qu'en aient les mieux intentionnés, elle imprimera ce caractère si bas et si honteux dans toutes les signatures qui seront faites. Ce n'est assurément qu'un artifice et qu'un stratagème de l'ennemi de la vérité, par lequel il veut surprendre et faire périr ceux qui la défendent. Et je ne pense pas qu'on doive regarder cette pièce autrement qu'une personne fort chaste considérerait les caresses qui lui seraient faites et les promesses que l'on mettrait en usage pour la faire tomber dans le crime.
« Je ne pense donc pas devant Dieu qui sonde les cœurs et qui veut que l'on soit généreux et sincère par les œuvres aussi bien [que] par les intentions, par les témoignages extérieurs aussi bien que par la disposition du cœur; je ne pense pas qu'on puisse signer ce fait, quoiqu'attaché au dessous du mandement des grands vicaires, sans écrire une explication fort nette de sa main avant sa signature. En vérité n'est-ce pas prendre plaisir à se tromper soi-même que de s'imaginer que ce mandement, comme il est conçu, ôte à ce formulaire son venin et sa malignité, et le rende fort innocent? Et ne faut-il pas pourtant que cela soit pour qu'on le puisse signer innocemment et sans une conscience erronée? Le formulaire est mauvais et condamnable de soi. 11 ne faut donc pas le donner à signer ni le signer. Et de dire que ce mandement ne soit pas un piège fort pernicieux, et qu'il change la signification naturelle, et qu'il détruise l'iniquité de ce formulaire, c'est se moquer du monde, c'est se flatter et s'aveugler misérablement. J'ose donc dire sans crainte et sans hésiter que ce ne sera jamais que par une tentation effroyable, que par une épouvantable illusion, que par une fausse idée de paix, que par une fausse humilité; j'ose dire que ce ne sera jamais que par une véritable crainte de souffrir qui sera cachée dans le cœur, que ce ne sera jamais que par un véritable affaiblissement, par un vrai désir de se conserver selon le siècle, que par des raisons qui n'auront point de bon fondement
que les amateurs de la vérité se résoudront (si quelquesuns s'y résolvent) à la signature du fait attaché au mandement, sans le restreindre et sans l'expliquer.
« Voici donc à quoi je me réduis, et ce que je suis résolu [de faire] moyennant la grâce de Dieu, quelque persécution qui m'arrive et quelque opposition que je rencontre dans mes amis, en cas que je sois requis de signer. Je déclarerai que je ne puis signer le formulaire « à quelque mandement et à quelque ordonnance qu'il soit attaché, et je présenterai la protestation suivante : « J'ai toujours condamné et je condamne encore de cœur et de bouche les cinq propositions sur la matière de la prédestination et de la grâce, condamnées parles constitutions de nos Saints Pères les Papes Innocent X et Alexandre VII, en quelque auteur qu'elles soient. El quant à la question de fait, je promets de garder le silence que Messieurs les grands vicaires ordonnent »
« Voilà, ce me semble, la substance de tout ce que l'on peut raisonnablement démander et de tout ce que l'on peut raisonnablement signer. En vérité c'est un jeu d'enfant, c'est une faiblesse toute puérile de dire « Je ne signe pas cela en même temps que je le signe. » Et il n'y a rien de plus faible, de plus misérable, de plus insoutenable que la prétention que l'on a de justifier la signature du formulaire par les termes du mandement. On ne doit pas ainsi se jouer de la vérité; Deus non irridetur. C'est le formulaire, et non pas une interprétation et une distinction, que l'on me présente à signer. C'est cette signature du formulaire que l'on veut prendre pour un témoignage de ma créance sur la décision de foi, laquelle enferme le fait véritablement dans les termes du formulaire qu'on veut que je signe. On ne fait que me déclarer qu'on me permet une distinction me-ntale et secrète en même temps qu'on m'ordonne une protestation extérieure et publique d'une chose que je crois fausse avec tous les défenseurs de la vérité. Je ne vois point par quelle règle de l'Evangile cela se pourrait justifier; mais je vois bien par quelle morale cela se pourrait défendre.
« Si nous ne voyons pas ce qui est aussi clair que le soleil, il faut que le nuage de l'illusion et de la tentation soit étrangement épais dans notre âme.
« Quand la droiture et l'équité d'une chose est entière, elle est évidente ; et quand elle est évidente, elle se pré-