‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 36 sur 440 · LIVRE XXV 6i · texte numérisé non relu

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sente d'elle-même comme une lumière, sans qu'il soit besoin que l'on emploie des démonstrations ni des preuves pour la faire recevoir. Et quand il faut employer la subtilité de l'esprit et ce qu'il y a de plus fort dans le raisonnement pour mettre en évidance cette équité, c'est une marque qu'elle est bien cachée, qu'elle est bien obscure, qu'elle est bien défectueuse. Et s'il arrive que cette équité^ même après être prouvée par les efforts du raisonnement, est encore si peu en évidence que des personnes qui ne manquent point de raison et qui aiment et cherchent cette équité ne peuvent encore l'apercevoir, c'est encore un plus grand préjugé contre cette équité prétendue. C'est une marque qu'elle ne subsiste pas par elle-même, et par conséquent qu'elle a de grands manquements. Ceux qui ont la vue fort bonne ne cherchent point la lumière du soleil; elle se présente à eux sans qu'ils y pensent. Ainsi ceux qui ont l'esprit raisonnable et équitable n'ont point besoin de chercher la justice et l'équité dans une affaire, car elle entre d'elle-même dans leur esprit. Celle-ci s'y fait recevoir non seulement sans aucune peine, mais encore agréablement et solidement. Or dans l'affaire dont il s'agit, l'équité est si cachée qu'on ne la montre que par un raisonnement subtil. Et après ce raisonnement par lequel on tâche de la développer et de la découvrir, elle est encore si imperceptible et si cachée que beaucoup de gens ne la peuvent voir ni trouver, même en la cherchant de tout leur cœur.

« On voit que beaucoup de personnes, qui ne savent point les subtilités de la logique et de la scolastique, mais qui d'ailleurs ont tort bon sens et fort bon esprit, et beaucoup de candeur et de probité, ne peuvent comprendre que la circonstance d'être attaché au mandement comme il est conçu rende le formulaire innocent et recevable, et que la manière avec laquelle on ordonne de le signer doive lever le scrupule des consciences. Et tout d'abord ces personnes rejettent cette proposition qu'on leur fait de ce formulaire ainsi accompagné comme un piège qu'on leur tend. De sorte qu'on ne voit que des théologiens qui le justifient, ou que des gens à qui des théologiens ont déjà prévenu l'esprit, ou d'autres personnes par des engagements assez visibles.

« Il semble que ce soit une assez considérable raison d'avoir un écrit pour suspect lorsqu'il peut être également

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signé des deux partis contraires, et que l'un et l'autre prétend le tirer à son avantage. C'est ce que l'on doit attendre de la pièce dont il s'agit. Car les molinistes diront que c'est le formulaire qu'ils signent, et qu'enfin voilà les jansénistes qui se sont réduits à le signer avec eux. En même temps les autres diront que cette signature n'est point contraire à ce qu'ils ont écrit pour prouver qu'on ne pouvait signer, et que ce n'est point le formulaire qu'ils signent, mais le formulaire interprété. Et cette subtilité est déjà exposée à la censure de beaucoup de gens d'esprit de toutes les conditions, lesquels, sans subtiliser, ne comprennent point autre chose, sinon que c'est effectivement et visiblement le dit formulaire que l'on signe, et que trois ou quatre paroles, ambiguës du moins, n'empêchent point que cette signature n'ait toute la même qualité qu'elle aurait eue sans cela, à moins que l'on permette d'écrire des restrictions et des interprétations. Mais alors ce seraient proprement ces interprétations que l'on signerait et non pas le formulaire.

« Les inconvénients qu'on dit qui arriveront si l'on ne signe ce formulaire attaché au mandement ne justifient nullement la signature, si d'elle-même elle est un déguisement et un mensonge; tous les biens que peut faire et tous les maux que peut empêcher un mensonge ne le peuvent justifier et rendre faisable, selon les règles de la morale chrétienne.

« La faiblesse, la complaisance humaine, le déguisement et le mensonge, et cette crainte des hommes que notre Sauveur condamne dans l'Évangile sont des choses si évidemment conjointes à la signature proposée, que si on ne voit cela sans qu'on le prouve, on n'est point capable de le voir par des preuves. Il ne sert de rien de montrer la lumière à ceux qui se tiennent les yeux fermés, et les raisons sont inutiles à ceux dont l'entendement est prévenu ou dont l'âme est corrompue par une tentation violente. »

M. l'abbé Le Roy était tellement frappé de cette pensée qu'il fit encore un autre mémoire sur le même sujet en ce temps là. On n'en sait pas la date précisément. Voici ce qu'il portait :

« Tout ce que l'on a vu jusqu'ici et tout ce que l'on voit encore montre si convaincamment et si clairement que les sentiments qu'on a en faveur de la signature sont une pure

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illusion et une tentation furieuse, que toutes les conférences que l'on pourrait faire sur ce sujet paraissent ne pouvoir servir qu'à fortifier dans la résolution de ne signer jamais. Il est vrai que ce sentiment qu'on peut et qu'on doit signer est appuyé sur des raisonnements et des conséquences. Mais ces raisonnements et ces conséquences ne sont que des subtilités de l'esprit humain, qui s'évaporent et se réduisent à rien, quelque dessein que l'on ait de le retenir et d'en faire quelque chose de solide. Et on sent dans le fond du cœur qu'en donnant attention à ces subtilités on ne les saurait accommoder avec la droiture évangélique, avec la simplicité chétienne, avec la liberté des enfants de Dieu, que par des détours et des biais en comparaison desquels les plus fines et les plus adroites intentions des casuistes n'ont rien que de grossier.

Ceux mêmes qui se mettent en peine que cette signature doit être faite légitimement et qui en paraissent si persuadés, sont en même temps si bien persuadés pour eux-mêmes qu'il est bon et sûr de ne pas signer, qu'ils sont résolus de demeurer retirés et de s'éloigner de ce précipice, après qu'ils se sont efforcés de le couvrir de fascines et de fleurs. Qu'il faut plaindre en cette occurrence ceux qui ont trop de subtilité d'esprit, et que l'on [ne] voit de sûreté [que] dans la voie que prennent les simples 1

« 11 est très certain que si ceux qui veulent faire recevoir comme bonne la signature voulaient prendre le parti de ceux qui la soutiennent mauvaise, ils diraient là dessus des choses si belles et si fortes qu'on n'y pourrait résister. Et je voudrais qu'ils nous eussent donné ce plaisir.

« On dit qu'il n'est nullement vraisemblable que ceux qui ont jusqu'ici si généreusement défendu lavérité, etqui étaient sur le point d'abandonner leur pays et leurs parents, et de se retirer parmi des nations étrangères plutôt que de signer le formulaire tout seul, voulussent maintenant faire ou conseiller une lâcheté à l'égard de cette signature. Mais cette considération est grandement faible et ne prouve rien. Car jamais, en aucun siècle, les personnes éclairées et bien intentionnées n'ont été fortement tentées de se vouloir exempter de souff'rir, et n'ont succombé à cette tentation, comme sans doute plusieurs de cette sorte des plus résolus y ont succombé, que quand les choses ont été réduites

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à un état d'extrémité semblable à celui où nous sommes. Ou n'a encore rien souffert effectivement, mais il s'agit maintenant de souffrir. Voilà tous les retranchements forcés, il n'y a plus moyen de reculer, et c'est maintenant qu'il s'agit de faire voir si l'on a véritablement dans le cœur ce que l'on a tant témoigné que l'on avait dans l'esprit. C'est l'état où nous sommes qui rend la tentation violente, et qui peut tout à coup faire changer les hommes qui ont paru les plus résolus sur le papier et dans les livres. Jusqu'ici on n'a fait que parler et qu'écrire, et la générosité s'est conservée le plus commodément et le plus paisiblement du monde. Mais à cette heure il s'agit d'être traité comme un hérétique, d'être banni, d'être privé de son bien, cela est fort surprenant et fort dur à la nature. La spéculation est la plus glorieuse et la plus belle du monde; mais l'affliction' et l'actuelle souffrance de ces choses est extrêmement fâcheuse à ceux qui n'ont encore rien souffert, et donne une image et une figure à l'esprit capable de faire avoir une grande envie de rendre plausible et recevable tout ce qui peut arrêter et détourner ces extrémités si dures et si fâcheuses. Les gens de bien ne doivent donc pas se reposer si fort sur les résolutions qu'ils ont fait paraître jusqu'aujourd'hui, et il n'y a pas de sûreté à entreprendre de prouver par les résolutions dupasse qu'on n'est pas capable de vouloir faire présentement une faiblesse et une lâcheté qui tout visiblement exempterait de souffrir. Il faut donc pour agir avec sagesse et humilité se défier sincèrement de tous les expédients qui vont à mettre à couvert de la persécution, quelque spécieux qu'ils paraissent, et quelque légitimes que les efforts et les adresses de la raison puissent les faire paraître. Et cette défiance doit avoir lieu principalement lorsque nous voyons de nos amis et de nos frères, qui aiment la vérité et l'équité comme nous, ne pouvoir entrer dans nos pensées, en être épouvantés et les regarder comme une lamentable tentation. Cette contrariété si soudainement arrivée doit faire extrêmement craindre que la faiblesse ne soit du côté de ceux qui proposent un moyen d'éluder les mauvais traitements, et que la force ne soit du côté de ceux qui veulent bien se résoudre à les souffrir.

i. Ms. : affection.

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