‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 362 sur 440 · CHAPITRE li · texte numérisé non relu

CHAPITRE li

Rétablissement (le l'Université de Bordeaux dans le droit d'enàeigner la théologie ^

La persécution que les Jésuites avaient suscitée aux [professeurs de l'Université de Bordeaux] en l'année 1655, et qui avait fait fermer depuis longtemps les classes de théologie en vertu d'un arrêt du Conseil que ces Pères avaient surpris par leurs intrigues et leurs calomnies, finit inopinément au mois d'octobre de cette année 1662.

On a vu ci-dessus la relation de cette interdiction si surprenante à l'occasion du livre de Wendrock ; mais les professeurs de Bordeaux ne purent faire connaître au Conseil du roi la justice de leur cause avant ce temps-ci, ce qu'ils

\. Il a élé )iinsieiirs fois ([ueslion de cette .illain; de Hordeanx, iiotauiaieut au livre XXI, cti. xvi, au livre XXII, ch. xii, xviii, xx, el enfin au livre XXIII, ch. ii.

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firent par un écrit dont la netteté et la force firent ouvrir les yeux à toutes les personnes équitables. L'on avait supposé contre toute vérité que quelques docteurs particuliers s'étaient intrus d'eux-mêmes dans la profession publique de la théologie, sans titre et sans autorité royale. Mais ils firent voir que ce droit était attaché à leur première fondation, faite par la bulle d'Eugène IV en 1441, confirmé par les lettres patentes du roi Louis XI étant à Bordeaux en l'an 1442. Que ces deux litres l'ayant érigée selon la forme et avec tous les droits de l'iJniversité de Toulouse, lui avaient donné le pouvoir d'enseigner la théologie, la jurisprudence civile et canonique, la médecine et les arts libéraux : que toutes ces sciences y ayant été enseignées depuis sa créalion, sans que les professeurs eussent alors d'autre récompense de leur emploi que la seule reconnaissance de leurs disciples, cette première ardeur des étudiants se relâcha peu à peu, et fit diminuer celle des professeurs, de sorte que les cours des lectures publiques de théologie furent interrompus dans cette Université, où l'on vit même périr la fondation d'une leçon de théologie qui se faisait autrefois dans le collège de Guyenne, parce qu'on avait laissé perdre la pension que M. Briand Vallée, conseiller du Parlement de Bordeaux, avait laissée pour cet effet au collège de Guyenne.

Qu'en l'année 1655, l'Université ayant trouvé des docteurs en théologie trèsbien disposés pour rétablir cet ancien usage, jugea à propos, pour récompense de leur travail, de faire une légère augmentation des droits qu'elle recevait de ceux qui y prenaient des degrés, savoir deux écus d'extraordinaire pour ceux qui y prenaient celui de docteur, deux écus pour celui de licencié, cent sols pour les bacheliers, quarante sols pour les maîtres ès-arls, et en cas que ce provenant des degrés ne suffit pas pour faire cette pension annuelle de cent francs, M. de Fonteneil, premier archidiacre de Saint-André, et chancelier de l'Université, s'était obligé de contribuer du sien propre à ce qui manquerait.

Que les Jésuites ayant appris cette nouvelle, employèrent tout leur crédit pour empêcher [que] le Parlement de Bordeaux où la chose était portée n'approuvât ce rétablissement, qu'ils tâchèrent de la faire rejeter par leurs amis, et particulièrement par ceux jdes juges qui étaient de leur congre-

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gation, ce qui n'avait pas empêché que du consentement des gens du roi, il y eût arrêt du 20 avril 1655 par lequel il était permis à l'Université de prendre ces petits droits de surcroît, jusqu'à ce qu'il plût à Sa Majesté d'octroyer des gages aux professeurs en théologie.

Que l'on avait reconnu en cette occasion la conduite des Jésuites, qui tendent toujours à la ruine des Universités pour se rendre les souverains modérateurs des sciences; que c'était par ce même esprit qu'ils avaient souvent recherché les moyens d'anéantir l'ancien et fameux collège de Guyenne, ayant proposé peu de temps après leur établissement dans Bordeaux d'en faire réunir le revenu à leur collège. Ce qui avait fait dire en ce temps-là à Messire Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, natif de Bordeaux, que cette entreprise témoignait beaucoup d'ambition et ne pouvait avoir que de très mauvaises suites; que la ville de Bordeaux avait grand intérêt à la conservation de son collège; que les Jésuites mêmes à la vue de ce collège, qui est proche du leur, avaient de quoi s'exciter à une émulation de vertu, et que toutes les fois que la petite cloche du collège de Guyenne sonnerait, elle serait un avertissement à ces Pères de bien s'acquitter de leur devoir. Que ces nouveaux professeurs se disposant à commencer leurs leçons au mois de novembre 1655, et Messieurs du Parlement étant invités à une harangue destinée pour l'ouverture des leçons, pendant que l'on affichait les lectures publiques de théologie, on avait signifié au recteur de l'Université un arrêt du Conseil du 20 octobre de la même année, qui ordonnait que les suppôts de l'Université y seraient assignés, et que cependant défenses seraient faites aux recteur et professeurs de mettre l'arrêt du Parlement de Bordeaux à exécution, jusqu'à ce que les dits suppôts ouïs, sa Majesté en eût autrement ordonné; que cet arrêt n'exprimant point à la poursuite de qui il avait été rendu, et l'huissier qui le signifiait ne Payant pas voulu déclarer, quoiqu'on le somm;it, de dire de quelle part il donnait son exploit d'assignation, chacun avait reconnu sans peine qu'il avait été donné à la suggestion des Jésuites; que l'Université ayant donné ordre de comparaître à cette assignation, elle se trouva sans parties, les auteurs du trouble n'ayant osé prendre cette qualité. De sorte que les professeurs en théologie, pour ne pas frustrer l'espérance d'une

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multitude d'écoliers de diveris endroits, commencèrent leurs lectures au mois de novembre 1655; après que M. Lopes, théologal de Saint-André et l'un de ces professeurs, en eut fait l'ouverture par une harangue à laquelle Messieurs du Parlement assistèrent avec beaucoup de satisfaction. Que le succès de ces leçons de théologie ayant été très grand pendant cinq années, et l'école de ces professeurs étant beaucoup plus fréquentée que celle des Jésuites, ces Pères ne pouvant souffrir la traduction latine deo Lettres Provinciales de Louis de Montalte avec les notes de Wendrock, qui découvraient leur morale relâchée et désabusaient le monde de leurs pernicieuses maximes, avaient déféré ce livre au Parlement de Bordeaux, demandant qu'il fût brûlé comme hérétique, diffamatoire, scandaleux et factieux contre l'État; qu'ils avaient poursuivi cette condamnation avec une violence incroyable, menaçant les juges qui n'approuveraient pas leur conduite, tantôt de bannissement et tantôt de l'enfer, que le Parlement, pour modérer leur passion, avait tenu cette affaire en suspens pendant six mois; mais qu'enfin s'étant laissé vaincre par leurs iinportunités et leurs violences, il avait donné un arrêt, la Grand'Chambre et Tournelle assemblées, le 3 mai 1660, par lequel il était ordonné qu'à la requête du procureur général, le livre dont il s'agissait serait remis devers les professeurs de théologie en l'Université de Bordeaux pour en examiner la bonne ou mauvaise doctrine, et donner leur avis sur le crime d'hérésie prétendue par le dit procureur général, pour leur décret vu, et à la cour rapporté, être ordonné ce que de raison.

Que ces professeurs s'étant assemblés plusieurs fois pour examiner ce livre, avaient déclaré que l'ayant lu avec grand soin, et conféré leurs suffrages, ils n'y avaient trouvé aucune hérésie, ce qui avait tellement irrité les Jésuites qu'ils ne respirèrent plus depuis ce temps-là que feu et que vengeance ; que ne se contentant pas de témoigner leur animosité dans les conversations particulières, ils en avaient entretenu le peuple en la chaire de leur maison professe, et ne menaçaient de rien moins ceux qui n'avaient pu approuver leur poursuite injuste, que d'emprisonnements, de proscriptions, de pertes de bénéfices. Que le Père Galicier, leur prédicateur, avait employé la plus grande partie de ses sermons à prêcher contre les disciples de saint Augus-

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tin, et à crier que la ville de Bordeaux était toute remplie de jansénistes ; qu'il avait eu l'insolence de décrier en chaire des personnes de qualité et d'une vertu reconnue ; qu'il avait dit qu'il savait de bonne part que Port-Royal avait envoyé à Bordeaux cinquante mille écus pour être distribués aux fauteurs du jansénisme et du livre de Wendrock; qu'enfin leurs sermons pleins de fureur et tendant à émouvoir du désordre parmi le peuple avaient obligé ceux qui avaient l'autorité en main de les avertir de ne plus continuer des discours plus propres à effaroucher les hommes qu'à les instruire.

Que le Père Batide, directeur de leur congrégation, ne manquait point, dans les exhortations qu'il y faisait, de s'écarter de son sujet, pour détruire le fantôme du jansénisme avec tant d'emportement, que M. Galateau, avocat au Parlement de Bordeaux, l'un des confrères, s'élant ennuyé de tels discours, était souvent sorti de la chapelle, au grand déplaisir de ce Père, qui le menaça de le chasser de la congrégation s'il continuait à sortir quand il parlait d'une ma tière si importante, et l'avait contraint à prévenir l'effet de cette menace en lui faisant savoir qu'il en était sorti avec résolution de n'y plus retourner.

Que le roi, étant arrivé à Bordeaux après son auguste mariage, bien loin de maltraiter ceux qui n'avaient pas voulu condamner le livre de Wendrock, ainsi que les Jésuites s'étaient vantés, avait reçu avec des démonstrations d'une bonté toute particulière les compliments qui lui avaient été faits par l'Université, ce qui contraignit les Jésuites à différer de mettre leurs calomnies en usage lorsque Sa Majesté serait de retour à Paris; que cependant ils avaient dicté des écrits à leurs écoliers contre Wendrock, et contre ceux qui l'avaient jugé exempt d'hérésie; qu'ayant fait publier un écrit qui portait pour titre : Lettre d'un théologien à un officier du Parlement touchant la question si le livre intitulé : « Ludovici Montaltii Lilterse y>,est hérétique ; ce libelle avait été promptement ruiné par une invincible réponse qui avait pour titre : Défense des professeurs de théologie en C Université de Bordeaux, klaqueUe ils n'avaient opposé que des répliques puériles, dans des écrits dictés à leurs écoliers, et particulièrement par un recueil satirique

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que leur Père Bugis', professeur en théologie, leur dicta sous ce titre : In anonymum defensorem cujusdam decreli quo FacuUas Academiœ Burdigalensis Theologica tribus omnino doctoribus constans, Hœreses Montallii et Wendrockii approbavit. Que s'excusant dans ces écrits de la manière oulrageuse dont il les traitait, il s'était cru justifié en les comparant à des chevaux et à des ânes qu'on réveille à coups d'éperons et d'aiguillons : qui refraclarium equum asinumve aculeo pungit, non ei est in animo bestiam suam occidere nut vulnei'are; sed stimulum. itli infigit quia videt insistentem vel errantem.

Qu'aussitôt après le retour du roi à Paris, ils avaient fait entendre au Conseil du roi que les professeurs en théologie de Bordeaux avaient ouvert une nouvelle école de théologie sans permission du roi, et par des titres et des qualités qui ne leur appartenaient pas ; qu'ils avaient chargé les écoliers d'impositions; qu'ils enseignaient des doctrines défendues; que c'étaient des jansénistes ; ce qui leur fit obtenir, le cinquième jour de novembre 1660, un arrêt conforme à leurs intentions, sans parties ouïes, qui défendait à ces professeurs de faire aucune leçon de théologie dans l'Université de Bordeaux ni ailleurs, ni d'exiger de ceux qui se présenteraient pour être gradués, autres [droits] que ceux qui se prenaient avant cette érection, ni prendre la qualité de professeur royal, sans préjudice de taire procéder contre eux ainsi qu'il appartiendrait, pour raison de leur approbation donnée à un livre hérétique. Sa Majesté enjoignait de plus à son procureur général au Parlement de Bordeaux et aux jurats de la même ville de tenir la main à l'exécution de cet arrêt, et d'en donner avis au plus tôt à Sa Majesté.

Que la signification de cet arrêt, faite à la fin du même mois, avait excité un murmure public dans Bordeaux, et on l'attribua à la passion des Jésuites. Que les professeurs avaient déféré à leur interdiction, et le sieur Lopes, nommé particulièrement dans l'arrêt, s'était disposé de comparaître à son assignation, de laquelle néanmoins il avait été déchargé par un autre arrêt du Conseil du 20 avril

1. Pierre de Bugis, jésuite (1390-1670). Il mourut recteur du collège de Bordeaux.

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Que l'Université ayant un grand intérêt de n'être pas sans leçons de théologie, excitée par les plus notables personnes de la ville, et par les sollicitations d'une grande multitude d'écoliers, avait cru que sans contrevenir à l'arrêt, elle pouvait commettre d'autres docteurs pour enseigner en la place des personnes interdites, jusqu'à ce qu'il plût au roi de les remettre en leur premier état. Qu'ayant nommé à cet effet trois lecteurs qui enseignèrent durant quelques mois la théologie, les Jésuites, sur leurs mêmes allégations jointes à un faux prétexte de contravention aux arrêts du Conseil, avaient fait ordonner, par un autre arrêt du Conseil, du 13 février 1662, que les professeurs de Bordeaux rapporteraient leurs titres et lettres en vertu desquels ils avaient fait l'établissement des lecteurs en théologie, et cependant défense aux professeurs nouvellement institués de continuer leurs lectures.

Que ce que les Jésuites avaient allégué, que les professeurs de Bordeaux avaient ouvert une nouvelle école de théologie sans lettres ni approbation du roi, était une supposition, étant constant que l'école de théologie était aussi ancienne à Bordeaux que l'Université même, cette science y ayant été enseignée dès le temps de sa fondation, c'est-àdire depuis plus de deux cents ans. Qu'encore que les lectures publiques y eussent discontinué quelque temps, faute de fonds pour la subsistance des professeurs, ce serait une absurde et ridicule conséquence de dire qu'elle ne s'était pas conservé le droit de rétablir ces lectures lorsque l'occasion s'en présenterait; que les Jésuites n'ignoraient pas que durant le temps de cette discontinuation, elle n'eût donné les degrés à ceux qu'elle en avait jugés capables. Que si, en faisant alors des docteurs, elle leur avait donné le pouvoir de lire et d'enseigner la théolo,^i(>, A'm interpréter les livres, et d'exercer tous les actes appartenant à cette Faculté, ainsi [que] portent les termes do la réception de docteurs, il était indubitable qu'elle avait toujours possédé le pouvoir d'enseigner, personne ne donnant ce qu'il n'a pas, et n'ayant jamais été dit qu'il y eût aucune Faculté de théologie établie dans une Université sans pouvoir de tenir une école publique pour y enseigner; que c'était choquer directement la disposition de l'ordonnance de Blois, article 68, qui veut qu'en toute Université

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