CHAPITRE IV
Entrevue de M. Courtin et du Père Léon, carme de Clermont ca Auvergne. Us en viennent à un éclaircissement par écrit.
Le 24* jour d'octobre, M. Courtin, docteur de la Faculté de Paris, écrivit de Riom en Auvergne à M. Perrier, conseiller de la cour des aides à Clermont, une lettre qui lui apprenait une nouvelle considérable touchant les sentiments du pape sur le formulaire, qu'il venait d'apprendre de la bouche du Père Léon, carme, nouvellement revenu de Rome. Comme cette lettre fit un grand éclat dans le monde, et exposa M, Courtin à de grandes menaces de persécution, il est assez important de la rapporter ici en propres termes :
« Le Père Léon, qui est un carme fort célèbre, qui est premier assistant du général des Carmes, et qui vient de Rome avec le cardinal Antoine, a séjourné assez longtemps à Marsac, étant fort ami de M""» de Chalais. J'ai fait grande connaissance avec lui, et comme il était près de son départ, je fus bien aise de savoir son sentiment sur les affaires qui
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nous ont tenus en cervelle, et sur cela j'ai appris de lui des choses qu'il est bon que vous sachiez, et que vous les fassiez savoir à nos amis. Il me dit que le pape lui avait dit a luimême, qu'il ne prétendait nullement être infaillible sur les faits, et qu'il l'avait même voulu engager à écrire là dessus, dont le Père Léon s'était excusé ; que le pape lui avait déclaré aussi qu'il ne prétendait point obliger de reconnaître que les propositions fussent de Jansénius, et qu'il suffisait de les condamner en quelque auteur qu'elles fussent. Il me dit aussi que le formulaire n'avait pas plu au pape, et qu'il ne trouvait nullement bon qu'une église particulière fit un formulaire de profession de foi, et que cela n'appartenait ({u'aux conciles et aux. papes. Pour ce dernier point, on le savait assez, et que le formulaire ne plaisait point à Rome. Pour ce qui est de la signature, il me dit qu'il signerait pour le bien de la paix; et comme je lui dis qu'en signant le formulaire on s'engageait à tenir comme de foi ce qui n'était qu'un fait, et de plus que sur le fait l'on rendait témoignage n'en sachant rien, sur cela il me dit : « Si cela est, je ne le signerai jamais ». Et je lui dis: « C'est pourtant ce que l'on a exigé de nous par menaces, et c'est aussi pour cela que j'ai usé de la voie de la justice, qui est ouverte à tout le monde, pour déclarer mes sentiments par un acte que j'ai imprimé, et dont je lui en donnai un, ce qu'il approuva. Je vous prie seulement de remarquer que comme il me parla de ce formulaire, je crois qu'on ne Ta point vu à Rome, et que cette atïaire se traite d'une étrange manière, sans en donner connaissance qu'à qui l'on veut. Ce bon Père est parti aujourd'hui par eau pour aller à Paris trouver le cardinal Antoine qui est son Mécénas. »
Le même M. Courtin mandait dans une autre lettre du 7 mai ces mêmes termes : u J'ai oublié de vous dire le meilleur touchant cette lettre du Père Léon, qui est que le pape avait fort grondé les Jésuites sur leur belle thèse de l'infaillibilité du pape sur les faits, et qu'ils en avaient été relancés à outrance par tout ce qu'il y a de religieux à Rome. »
Ce que le Père Léon, disait de la disposition du pape était fort commun dans son ordre ; car vers ce même temps-là [ilj avait mandé de Rome à M. de Tulle ce qui suit, et les Carmes déchaussés de Limoges l'avaient envoyé à Paris ;
« Touchant l'article de Jansénius, il n'y a point de bref du pape qui déclare qu'on ne peut obliger personne à signer ; mais il est vrai, et je le sais de bonne part, que le pape ne se soucie point que l'on signe, et voudrait bien pouvoir avec honneur révoquer son bref touchant la question de fait. Car il a ouvert les yeux, et voit que la passion des Jésuites l'a fait trop avancer. Si bien que selon la maxime de cette cour, qui attend que le temps porte le remède aux maux, on ne veut plus ouïr parler de jansénisme, et on laisse tout dormir. Cependant en leur cœur ils estiment le premier mandement des vicaires-généraux de Paris, et se moquent du formulaire de l'Assemblée des évêques, et de la chaleur du Conseil du roi, et voient bien que les Jésuites ont agi eu ces deux endroits. Voilà la vérité, laquelle vous ne publierez que : commodis et terminis, sans alléguer l'auteur, ni faire voir cet écrit. Car il faut toujours maintenir le respect envers le pape et le Saint Siège apostolique. »
La lettre de M. Courtin à M. Perrier courut tellement dans le monde que quand le mandement de M. de Châlons parut, M. Le Roi, abbé de Haute Fontaine, lui écrivant pour lui rendre compte de sa foi, et lui envoyant pour toute déclaration qu'il condamnait les cinq propositions en quelque livre qu'elles se trouvassent, marqua dans sa lettre cette nouvelle du Père Léon.
Cependant la publication de cette lettre fit un si grand fracas à la cour, quelque irritée qu'elle fût contre les parents du pape, [que le Père LéonJ se plaignit par une autre lettre à M. Courtin, dont M. Brousse, confrère de ce docteur, avait vu l'original, ainsi qu'il le manda à M. Taignier le 13 de décembre, de ce qu'on les avait fait passer à la cour et chez la reine avec M™* de Marsac pour des jansénistes conjurés ; qu'il avait été commandé de faire une déclaration des conférences qu'ils avaient eues ensemble en Auvergne, dont il n'avait pu se dispenser, et que toute la grâce qu'il lui avait pu faire était de ne le point nommer.
Voici la fidèle copie de cette déclaration extorquée, et qui était plus préjudiciable à la conscience du Père Léon qu'à la conscience de M. Courtin.
« L'occasion des galères m'a fait sortir de Rome le 8 du mois de juin de la présente année, pour attendre la venue de notre général, que je devais accompagner en France.
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Voyant qu'elle était retardée, la supérieure d'un monastère d'Auvergne m'y appela. Trois jours après je fus saisi d'une griève maladie, pendant laquelle un ecclésiastique, le plus considérable de la ville voisine, m'obligea par des soins extraordinaires et fort assidus.
Après un mois, m'étant résolu, nonobstant mon extrême faiblesse, de me mettre en chemin pour Paris auparavant l'hiver, deux ou trois jours avant mon départ, ce même ecclésiastique me vint revoir, et m'ayant demandé conseil sur diverses sortes d'affaires et de personnes du pays il me dit : « Après vous avoir parlé des autres, il faut bien que je vous entretienne de moi-même, si vous me le permettez. Obligez-moi donc en confiance, vous qui venez de Rome; dites-moi ce que votre Révérence pense, et ce qu'elle a reconnu pour cette nouvelle doctrine, que l'on appelle des jansénistes. Car ayant créance et confiance en votre capacité, intégrité et sincérité, je demeurerai persuadé de ce que vous me direz. >>
« Comme j'avais eu quelques avis certains qu'il était bien avant dans cette doctrine, et que par ailleurs il m'avait paru durant un mois tout à fait docile et débonnaire, je crus franchement que cette conscience était agitée, qu'il était ennuyé de ces querelles, et que peut-être Dieu, par sa bonté, donnerait la grâce à mes paroles de faire quelque fruit en son esprit. Je répondis donc de point en point à toutes les questions qu'il me proposa, comme il s'ensuit :
« 1° Que non seulement le pape, mais encore les cardinaux, les prélats et tous les savants' de Rome anathématisaient avec la dernière horreur le jansénisme, et tenaient les jansénistes pour des calvinistes déguisés;
« 2° Que notre Saint Père s'était assez déclaré lui-même sur le fait des cinq propositions, qu'il condamnait dans Jansénius et partout où elles se trouveraient, qu'il était d'autant plus capable en sa personne de former jugement sur cela, qu'outre sa doctrine et son bel esprit, il avait été, sous Innocent X, un des examinateurs de cette vérité ;
«3* Que cette question de fait, tirée en sa généralité, avait d'abord excité quelque bruit à Rome; mais que c'avait été un feu de paille incontinent éteint ;
^4" Que l'acte que l'on faisait signer en France avait aussi fait quelque petit bruit, parce que si c'était un formulaire
de foi, il appartenait proprement aux conciles œcuméniques et au pape de les dresser pour toute l'Église universelle ; qu'enfin quelques prélats de France ne s'accordaient pas en cela, et en avaient écrit à Rome ; mais que cela s'était aussi évanoui en trois jours;
« 5° Il n'est point du tout vrai que Sa Sainteté m'ait voulu faire écrire sur ces matières. Je dis seulement à cet ecclésiastique que les deux fois que j'avais vu le pape, en près de trois ans, c'est-à-dire en entrant et en sortant de Rome, j'y avais reconnu beaucoup de prudence, d'esprit, de lumière et d'éloquence latine. Qu'au reste il avait tant d'aversion de ces nouveautés, qu'il m'avait commandé d'écrire contre la traduction française du Missel, et sur l'élection des évêques schismatiques d'Orient;
« 6° Ayant répondu de la sorte à tout ce qu'il m'avait proposé, je crus prendre mes avantages pour lui déclarer qu'après tout toutes ces nouveautés m'avaient toujours semblé insupportables et de très fâcheuse conséquence dans le christianisme, qui n'adore pas un Dieu de schisme et de division, mais de paix et d'union; qui a réconcilié par son sang le ciel et la terre; que nous avions assez de bonnes, sérieuses et agréables occupations, sans nous embarrasser en des questions également épineuses, inutiles et infinies; qu'au fond la grâce prévenante et de persévérance, qui font tout le mystère de la prédestination, est un mystère que Dieu s'est réservé aussi bien que celui de la naissance et du trépas; que vouloir violer ce secret et pénétrer par force dans ce sanctuaire, c'est une entreprise ridicule et criminelle. Nonestvestrumscire tempora vel momenta. J'ajoutai diverses autres choses sur ce sujet, ayant beaucoup de connaissances particulières sur cela.
« Après quoi je lui conseillai défaire comme moi, de vivre et de laisser le monde en paix ; d'adorer en silence les voies de Dieu sur la sanctification des âmes, et de se soumettre aux ordres de l'Eglise et de son chef visible, la sentence de saint Augustin étaut indubitable, que les fidèles sont sauvés, non par la subtilité de la dispute, mais par la simplicité de la foi; ayant au reste assez d'autres matières plus innocentes et moins périlleuses pour exercer nos esprits; qu'enfin, ôtant le nœud d'obéissance, tout se ruine dans l'Église, dans l'Ktat et dans le cloître. Je pressai un peu ce