‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 394 sur 440 · LIVRE XXX · texte numérisé non relu

LIVRE XXX

pour donner dans le panneau. On faisait encore parler le gazetier d'une manière incommode à la cour romaine, et voici l'extrait de ce qu'il apprenait de Rome le 23 octobre :

« Le 18 de ce mois, le pape donna dans le jardin une audience de deux heures et demie au gouverneur de cette ville, de quoi l'on ne conjoncture rien de bon pour l'accommodement qui se traite à San-Quirico avec le duc de Créquy. Le sieur Rasponi, qui est chargé de cette négociation de la part de Sa Sainteté, a dépêché divers courriers qui ont donné sujet à diverses assemblées de la Congrégation d'Etat, où l'on voit toujours avec étonnement entrer le même gouverneur, que l'on maintient juge en sa propre cause. Le renouvellement des censures empêche de bien pénétrer le secret des résolutions qui s'y prennent; et l'on a seulement appris qu'à l'insu du duc de Créquy on a dépêché fort secrètement un courrier exprès en France. Les plus sensés jugent que c'est pour y porter quelque nouveau bref conçu en bons termes, cette cour ne pouvant se résoudre à satisfaire le roi qu'en belles paroles dont elle ne sera pas chiche, pour exempter, si elle peut, de tout châtiment les instigateurs de l'assassinat, ainsi qu'elle en a déjà sauvé tous les assassins, de manière que l'on voit avec scandale qu'en plus de deux mois de temps il n'y en a aucun puni. Le cardinal d'Arragonet l'ambassadeur de Venise ont fortement parlé au pape sur les occurrences présentes, et tâché de lui faire connaître combien ses mauvais conseillers l'abusaient, lui déguisant ou celant la vérité des choses; mais ce qui en est arrivé est qu'on ne leur communique plus rien de ce qui se passe, dont ils sont fort mécontents. »

Dans la Gazette suivante, voici ce que l'on mandait de Rome le 31 octobre :

« Le duc Cesarini, chevalier des ordres du roi, qui sous la bonne foi de la détestationque Sa Sainteté avait d'abord témoignée de l'attentat des Corses, avait offert son service au duc de Créquy contre les assassins, voyant que cette action de devoir lui était ici imputée à crime si capital qu'il n'y a plus depuis deux mois trouvé autre sûreté que dans la retraite chez le cardinal d'Arragon, même après

que Sa Majesté 1res chrétienne lui a eu fait l'honneur de rendre la personne du vice-légat d'Avignon responsable de tout ce qui arriverait à la sienne, tant on conserve d'animosité contre tous ceux qui n'ont pas applaudi à la gloire de réprimer la prétendue pétulance des Français; enfin résolu de n'incommoder pas plus longtemps ce cardinal dans son palais et de se retirer dans les étals de Sa Majesté catholique en attendant des conjonctures plus favorables de détromper Sa Sainteté, lorsqu'elle verra les choses par d'autres yeux que ceux du gouverneur de cette ville, le dit jour 24, le dit cardinal d'Arragon le «îonduisit lui même dans son carrosse quelques milles au delà de Tivoli, jusqu'au lieu où peuvent aller les carrosses, ayant donné ordre d'y faire trouver des gens de guerre à pied et à cheval sous le commandement d'un capitaine de l'Abbruze, lesquels sont entrés bien avant dans l'état ecclésiastique pour y escorter le duc Cesarini le reste du chemin, ce qui a extraordinairement piqué cette cour, tant pour la chose en soi, qui lui déplaît beaucoup, que pour la forme de l'exécuter, d'autant plus offensante qu'elle fait voir un grand mépris. On a su depuis que le président de l'Abbruze était venu rencontrer ce duc sur les confins du royaume, qu'il le fait servir et traiter splendidement, et qu'il lui fait rendre de pareils honneurs et respects qu'aux grands d'Espagne, suivant les ordres que le comte de Pigneranda, vice-roi de Naples, en a envoyés en considération de Sa Majesté très chrétienne.

« Le même jour, le feu s'étant pris à la provision de bois que le prince Borghèse avait dans son palais, le cardinal Chigi, don Mario, don Agostino * et notre gouverneur, au premier avis de cet accident, accoururent au point du jour avec toute la soldatesque et la sbirritie, et ayant même fait descendre de Monle-Cavallo jusqu'aux Suisses de la garde du pape, aucun n'en partit qu'après que le danger, qui dura toute la journée, fut cessé. Lorsque l'on vit de si grandes diligences et tant d'empressement de tous les ministres de Sa Sainteté pour si peu de chose, le peuple fît de longues exclamations, et dit que s'ils se fussent autant appliqués le 20 août à empêcher la barbarie des Corses et à

i. Augustin Chigi, neveu d'Alexandre VJl (1630-1705).

la punir sur le champ ou le jour suivant, on ne courrait pas risque à présent de voir par leur imprudence et mauvaise volonté allumer un autre feu en comparaison duquel celui qu'ils voulaient éteindre n'était proprement qu'un feu en peinture.

« Ce matin, le pape a tenu consistoire, dans lequel Sa Sainteté a fait part aux cardinaux du dessein qu'il avait d'envoyer en France le cardinal Chigi, son neveu, légat a latere; mais on a déjà su par le duc de Créquy que Sa Majesté, avec beaucoup de raison, ne le recevrait pas en celte qualité avant que tous les autres points de sa satisfaction fussent ajustés, tant pour ne pas réduire cette satisfaction à de simples paroles de compliment après tant de méchants effets, que pour ne pas commencer au lieu de réparations qu'on lui doit à satisfaire le pape, en faisant rendre à son neveu les grands honneurs qu'on a coutume de déférer en France à ceux qui y vontrevètusdu caractère de légat du Saint Siège. Cependant, nonobstant cette démonstration, qui paraît honorable pour le roi, la cour n'espère rien de bon de l'accommodement, parce qu'on ne voit encore aucun châtiment, ni d'un seul Corse, ni de pas un de leurs instigateurs, ou au moins de ceux qui par leurs charges devaient répondre de leurs actions, et en tout cas faire après leur crime qu'il ne demeurât pas impuni. Au contraire, on voit notre gouverneur plus fier que jamais, et que bien loin de rien craindre des ressentiments de Sa Majesté, il s'est vanté qu'il a parole de Sa Sainteté, que pour témoigner le cas qu'elle fait des instances du roi sur son sujet, elle lui donnera au premier jour une récompense éclatante, et même avec des éloges publics de toute sa conduite. Personne jusqu'ici ne peut croire que l'aveuglement de cette cour puisse monter à si haut point; néanmoins, comme après l'impunité d'un si énorme assassinat, tout devient croyable, il faut attendre qu'un peu de temps nous éclaircisse si ce discours du gouverneur a quelque fondement, ou si c'est seulement un effet de sa vanité et de son arrogance ordinaires. »

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