‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 410 sur 440 · LIVRE XXX · texte numérisé non relu

LIVRE XXX

provisions, et pour un armement de mer aussi puissant que le doit être celui de la France? N'est-ce pas une chose qui doit paraître ridicule à tout l'univers, qu'un roi si puissant mette sur pied tant de forces dans un royaume qui est à peine revenu des guerres passées, et fasse tant de bruit contre une personne particulière qui ne possède rien de considérable que les bonnes grâces du pape et l'honneur d'être son frère, ne lui manquant pas d'ailleurs de conjonctures et d'occasions pour assouvir son ressentiment et exécuter son entreprise en d'autres temps?

« Les mécontentements des Français ont des vues plus hautes que celles qui paraissent au dehors, et leur pensée est, après avoir foulé aux pieds le Saint Siège en la personne de Notre Saint Père le Pape, de porter les armes aux mêmes termes que l'exemple de Charles VlU leur a enseignés et que leur ambition s'est déjà prescrits.

a Pour empêcher les dommages et les ruines qui en peuvent arriver, Sa Sainteté, munie de tout le courage qui est nécessaire pour la défense du Saint Siège, et mue par le zèle sincère et naturel qu'elle a toujours porté dans le cœur pour les intérêts de la très auguste Maison d'Autriche, m'a commandé de proposer à Votre Majesté une ligue et une confédération très étroite, en l'invitant de prendre la protection du Saint Siège Apostolique, et lui offrant toutes les forces et tous les biens de l'Etat de l'Église pour la conservation de ses états en Italie.

« Ce n'est pas, Sire, que j'ignore de quelle importance et de quelle considération est une paix fraîchement faite et les alliances contractées depuis peu entre les deux couronnes. Mais sachant aussi d'un autre côté combien la religion, et la religion d'état, a toujours prévalu à toute autre considération, je ne doute point que Votre Majesté n'embrasse et n'empoigne étroitement de toutes ses forces la proposition que je lui fais, puisque ce lui est un moyen d'obtenir, outre le service de Dieu, les deux principales fins de la politique, savoir : l'honneur et l'utilité de sa couronne.

« L'honneur vient de plusieurs endroits à voiles déployées au-devant de Votre Majesté, puisque dès le moment que celte union sera arrêtée, Notre Saint Père le Pape a résolu d'ajouter au titre que vous portez de Roi Catholique celui de Protecteur du Saint Siège, et au même temps, elle

publiera un manifeste, pour déclarer que le roi de France est ennemi de sa liberté et de son repos par les embûches qu'il lui tend et par les machines secrètes dont il l'attaque. Voilà ce qui concerne le premier point. Mais quant à la politique temporelle, ce n'est pas encore le plus considérable de cette affaire, et l'honneur le plus important que Votre Majesté s'acquerra avant que de tirer l'épée, l'intention de Sa Sainteté étant de l'accompagner d'une bulle authentique autorisée par tout le Sacré Collège, avec celle préséance au-dessus de la France que ses prédécesseurs ont tant désirée, et particulièrement Philippe II de glorieuse mémoire.

« Ces titres et ces prérogatives seraient suivis d'un autre honneur qui n'est pas d'une petite considération, à cause de l'impression qu'il fera parmi les peuples, et qui naîtra de l'ancienne et perpétuelle émulation, ou pour mieux dire, de l'aBtipathie naturelle qui se trouve entre les deux nations : l'espagnole et la française, dont les intérêts se trouvent entièrement opposés les uns aux autres, de sorte que quelque paix qu'il y ait présentement entre les deux royaumes, ils ne peuvent considérer mutuellement leur prospérité qu'avec un œil de jalousie, l'abaissement et l'avilissement d'une de ces nations étant la gloire et le rehaussement de l'autre.

« Or en quel plus grand mépris peut tomber le roi de France dans l'esprit de tout le monde, si après s'être fait lui-même laffront le plus signalé que jamais aucun prince ait reçu, en publiant comme injure qui lui ait été faite par la cour de Rome un pur effet de la férocité naturelle des Corses provoquée par l'insolence des Français, s'étant mis par conséquent, et par le moyen de cette imprudente publication, dans l'obligation de s'en venger ou d'en recevoir une satisfaction due et convenable, on vient à dire après cela qu'il est dans l'impuissance de s'en venger et de recevoir ces grandes réparations qu'il a demandées avec tant de bruit et tant d'éclat; et cela arrivera infailliblement si Votre Majesté veut bien accepter la confédération que Notre Saint Père lui propose, parce que, dès que la ligue sera publiée, ou le roi de France se désistera de ses entreprises en acceptant ces satisfactions suffisantes que le pape lui a offertes, ou il se mettra en état de faire éclater son res-

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sentiment. S'il se contente de ce qu'on lui a déjà offert, de quelle honte et de quelle confusion la splendeur de Sa Majesté n'en sera-l-elle point obscurcie, et quelles impressions de respect pour la couronne d'Espagne ne recevront point tous les princes chrétiens? Que ne dira et ne pensera point toute l'Europe à son honneur et à son avantage, elle que les bravades des Français avaient mise en une très grande attente du succès de ces affaires, quand elle verra qu'au seul nom des armes d'Espagne, la France sera réduite à se payer et à se contenter de ces satisfactions qu'elle avait tant de fois rejetées comme ridicules.

« Que si le désir de poursuivre la vengeance et de parvenir à l'exécution de ses fins secrètes fait résoudre le roi de France à envoyer une armée en Italie, avec quelle raison peut-il prétendre que le secours du ciel, dans une cause aussi injuste qu'est celle de faire la guerre au Saint Siège et de violer la paix, puisse changer en sa faveur la fatalité des Français en Italie, et avec quelle force pourra-t-il tenir tête à une confédération si formidable, pour entrer dans laquelle la plus grande partie des princes d'Italie n'attend autre chose, sinon que Votre Majesté dise le premier mot; à cette grande machine, contre laquelle, comme contre un écueil, toute la puissance des Français se verra brisée à la première rencontre? Quels éloges d'une gloire immortelle ne produiront pointa Votre Majesté ces ruines des Français, lorsque toute la chrétienté la reconnaîtra pour la seule libératrice de l'Eglise, de laquelle, encore qu'elle fût sa mère, toute la France, comme une fille désobéissante et rebelle voulait exiger d'indignes soumissions par une violence sacrilège.

'< Quant à l'utilité que Votre Majesté en retirera, la première en est si considérable que quand elle serait seule elle suffirait d'elle-même pour lui faire prêter l'oreille à la proposition dont il s'agit : ce sera la conservation de ses états en Italie, et l'importance en est si grande que c'est assez pour l'exprimer de dire qu'ils sont le soutien et l'âme des royaumes possédés par la couronne d'Espagne. De plus ce sera le moyen de traverser les intentions qu'ont les Français, savoir de se rendre maîtres de Castro et de Montalte, pour y planter de nouvelles forteresses à dessein de tenir toute la Toscane dans l'embarras; de donner de la jalousie à tous

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les états qui y confinent, d'en empêcher la communication, de mettre le pied sous la gorge de l'Église, d'ôter l'approche de ce passage à la nation espagnole; de lui ôter la possession où elle est de paraître à Rome en qualité de supérieure ou pour mieux dire, de patronne de la nation française ; et enfin pour avoir une échelle sûre à leurs vaisseaux, afin d'entrer jusque dans le cœur de l'Italie et de leur ouvrir une porte qui les mette en état de commettre leur attentat contre leur repos et leur liberté. Une autre utilité, Sire, qui se présente à Votre Majesté, est le bienfait qu'en recevra la Majesté de l'empereur à laquelle on sait très certainement, par la disposition des choses, par des marques très évidentes, et par des avis secrets arrivés de plusieurs endroits, que la France avait résolu de déclarer la guerre dans la première occasion ; et sur cela il est à propos, Sire, de considérer avec application en quel état se trouve la Majesté de l'empereur avec le Turc, puisque la paix avec le Turc se trouve déjà si avancée. En toute manière, des traités de cette nature sont ordinairement si délicats, que la plupart du temps on les voit déconcertés et rompus quand on les voit les plus prêts d'être conclus, l'exemple de "Munster dans les années passées étant une preuve évidente de cette vérité.

« Et qui peut s'assurer que les Turcs, étant informés de ces résolutions, et peut-être sollicités sous main par les Français, ne tirent le traité en longueur, pour vexer le conseil de l'empereur, dans le dessein de trouver un moyen qui leur soit avantageux entre l'armée française et l'ottomane, ce qui ne pourrait point arriver sans un péril évident de la totale oppression de la très auguste maison d'Autriche en Allemagne, et si la chose avait ce succès, il ne se pourrait pas faire que la puissance de l'Espagne n'en fût ébranlée jusque dans les fondements, la prospérité et la ruine de l'une attirant nécessairement à soi la félicité, ou le renversement et la ruine de l'autre? Afin de se délivrer de ces périls imminents, et pour n'être pas surpris par l'impétuosité et l'irruption des Français, qui est-ce qui ne juge pas que la Majesté de l'empereur sera contrainte de conclure avec le Turc une paix mal assurée et désavantageuse, avec la perte de sa réputation, un dommage notable de se» affaires, et un très grand préjudice de la chrétienté?

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« Or, Sire, l'unique moyen de se prémunir contre de si grandes ruines est la confédération de Votre Majesté avec Sa Sainteté, parce que la seule publication qui s'en fera rompra les mesures du roi de France, déconcertera ses desseins, et lui fera différer pour quelque autre temps la guerre qu'il a déjà résolue contre l'Allemagne.

« Il arrivera de là que l'empereur, voyant à la tête de la France une ligue si puissante' qui se prépare contre elle, et les étals de l'empire hors de crainte par le moyen d'une diversion si considérable, ne se précipitera point à un dangereux et indigne accord en faveur du Turc, qu'il aura le temps de peser et de considérer mûrement toutes choses pour l'établissement d'une ferme et solide paix, étant obligé de suivre le train de la guerre, sinon ofTensive, au moins défensive, pour la conservation de ses états.

« Enfin, Sire, pour comble et couronnement d'honneur et d'utilité, Sa Sainteté s'engage par ma bouche à Votre Majesté que l'exécution de la ligue ne sera pas plus tôt commencée, qu'elle transférera en faveur de l'Espagne tous les privilèges de l'église gallicane qu'elle a confirmés, ce royaume en étant déchu comme ennemi du Siège Apostolique, et que les papes lui avaient accordés librement comme à un ami et à un défenseur du Saint-Siège.

« Voilà, Sire, les avantages inestimables que porte avec elle une si sainte el si nécessaire confédération, digne de la piété de Votre Majesté, pour la défense de l'Église, pour la conservation de ses propres états, et, quant aux intérêts d'Allemagne, entièrement conformes au célèbre et salutaire souvenir qu'un roi ail jamais laissé ti son fils avant sa mort, et du plus grand roi de tous les siècles passés, et qui ont été tous deux les glorieux prédécesseurs de Votre Majesté, qui fut de maintenir toujours une bonne et fidèle correspondance entre 2 la Maison d'Autriche d'Allemagne, de se donner la main l'une à l'autre en se secourant mutuellement, parce qu'ils connaissaient que ces deux armes d'une famille très auguste étant unies ensemble très étroitement, il serait impossible à toutes les forces de la terre de les faire ployer, bien loin de les arracher; comme au contraire

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