CHAPITRE XIX
Don Élienae Gamarra répond au nom du roi d'Espagne à la [n'opositiou du nonce du pape.
Après que le roi d'Espagne eut pris le temps nécessaire pour peser mûrement la proposition du nonce du pape, il lui fît faire celte réponse par don Etienne Gamarra en sa présence :
« Par l'ordre de la Majesté du roi mon seigneur ici présent, je répondrai à tout ce que Sa Sainteté lui a fait exposer par la bouche de Votre Seigneurie; mais avant que de commencer, jugeant qu'il est nécessaire de faire voir si la ligue que Sa Sainteté propose se peut accepter ou non en elle-même, selon mon avis, je déclarerai plusieurs choses. Je sera: contraint de parler librement louchant les nouvelles demandes qui viennent d'être faites à Sa Majesté, conformément à la liberté que sa royale bonté m'a déjà donnée, afin que je puisse parler avec une sincérité plus exacte, en faisant ma protestation que ce que je dirai sera tout à fait conforme aux naturels et véritables sentiments que j'ai dans l'âme, et qni tendent à la gloire de Dieu, au bien de la chrétienté et au service de Sa Majesté.
« La première chose que Votre Seigneurie a exposée a été que Sa Sainteté, en qualité d'un bon père, a exposé son propre frère au repos d'un si grand nombre d'enfants qu'elle a, ce qu'elle n'aurait point fait si, comme un bon pape, il n'avait veillé au bien de la chrétienté pour toutes les raisons que vous avez alléguées.
« Je sais, et je le puis assurer très certainement, que Sa Majesté reçoit comme elle doit ces démonstrations d'une si puissante inclination de Notre Saint Père le pape vers sa très auguste maison, et que sa générosité naturelle lui en fera conse rver chèrement le souvenir pour rendre à Sa Sainteté dans l'occasion les marques de gratitude dont elle lui est redevable; mais je ne puis pas vous dissimuler l'extrême élonnement où je suis en voyant la diflérence que vous faites entre un bon père et un bon pape, ces deux qualités se trouvant unies si inséparablement en un souverain pontife qu'il lui est absolument impossible d'être un bon père sans être un bon pape, comme il ne pourrait aussi être un méchant pape sans être un méchant père; tous les fidèles chrétiens étant les fils du souverain pontife. Et comme toute la chrétienté est composée de cette union, il ne peut en nulle manière comme bon père avoir égard à l'avantage de ses enfants sans procurer comme bon pape celui de toute la chrétienté. Et de là Votre Seigneurie peut connaître avec combien peu de fondement elle a voulu faire paraître un seul intérêt en deux choses qui sont, non seulement différentes, mais même directement opposées l'une à l'autre.
« Cette vérité étant plus claire que le soleil, en quelle meilleure manière Sa Saintetépourrait-elle satisfaire entièrement àcegraud zèle qu'elle a pour le bien de toute la chrétienté, qu'en procurant ce repos de qui dépend absolument la tranquillité qu'elle n'a point voulu accorder à ses enfants pour les raisons que 'Votre Seigneurie a touchées? Sa Sainteté a grande raison de faire la différence qu'elle fait entre les deux couronnes d'Espagne et de France, et d'estimer que la très noble maison d'Autriche, et en particulier la couronne d'Espagne, est le plus ferme et le principal appui de la foi catholique, les Français mêmes ne pouvant nier la justice de cette confession, soit que l'on ait égard à la qualité des princes, soit que l'on considère la pureté de la religion qu'exercent universellement tous les peuples de Sa Majesté. Mais cela ne doit point être la cause [que la France], quoiqu'elle soit encore infectée d'hérésie et fort différente de ce qu'elle était autrefois, doive paraître méprisable à Sa Sainteté. L'hérésie n'est pas née en France par la faute d'aucun de ses rois, comme en Angleterre, et on ne peut pas dire