‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 5 sur 440 · rest-ii-iJiie que M. Duiiaœel · texte numérisé non relu

rest-ii-iJiie que M. Duiiaœel

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intérêts de la vérité et de la justice. Kl si vous aviez pu me voir du lieu otï vous êtes dans le moment que j'ai lu cette aflligeante nouvelle, vous m'auriez vu changer tout d'un coup. Hélas ! je le suis en un tel point que je fais pitié, et quoique je me dise à moi-môme que cela ne peut être, par tout ce que je sais, je ne laisse pas, à cause que c'est de vous qu'on m'a parlé, d'être dans le transissement de cœur le plus grand que j'aie jamais ressenti. Et si vous me laissez encore longtemps dans cet état sans que vous me mandiez vous même que c'est une fausse nouvelle, je succomberai sans doute à la douleur.

« Mais serait-il bien possible que cette signature vous fît de la peine à l'esprit, et que vous voulussiez croire que refusant de la faire à cause que l'Assemblée du clergé l'a ordonnée, vous feriez une action de désobéissance à l'Église parce que vous ne voudriez pas souscrire à une chose qui n'a été faite que pour opprimer des prêtres très pieux et ' très catholiques, et pour couvrir des procédures les plus injustes du monde, qui mériteraient d'être punies par des interdits et par des peines encore plus grandes, un formulaire qui est fait par des gens qui n'ont point d'autorité sur les évéques et sur les prêtres ! Un formulaire qui est contraire à toutes les lois de rF]glise! Un formulaire qui blesse la foi en faisant une hérésie d'un fait dont le seul M. Cornet est l'auteur, comme vous savez, et qui tout au plus ne peut pas être plus ancien que le livre de Jansénius! Un formulaire qui confond malicieusement deux choses qui sont séparées l'une de l'autre, pour avoir lieu d'établir une nouvelle secte d'hérétiques et faire une illusion publique à l'Eglise, afin de tenir toujours en injustice la vérité! Un formulaire qui n'est fondé que sur la fausseté d'un fait qui ne saurait être, ainsi que l'on a fait voir dans un livre oîi l'on prouve clairement que les cinq propositions ne sont point dans Jansénius f Un formulaire enfin qui rend hérétiques tous ceux qui le font exécuter et qui met dans l'erreur ceux qui l'exécutent !

« Si c'est un crime de refuser sa souscription à un acte si rempli de défauts et de nullités, parce que c'est se rendre désobéissant aux puissances de l'Église à qui le Saint-Esprit commande d'obéir, quelques discoles qu'ils puissent être, n'a-ce pas été un crime en tous ceux qui ont refusé de se

soumettre à des conciles qui sont rejetés par TEglise à cause qu'il s'y est passé des choses qui étaient contraires à ses règles ; au moins ceux qui ne s'y sont pas soumis devant qu'ils eussent été réprimés ne peuvent pas être exempts du crime de désobéissance. Néanmoins il n'y a personne qui voulût condamner le zèle de ceux qui ont refusé de se soumettre à ces conciles et de les recevoir. Tout de même, si le pape Honorius et lesévéques qui étaient de son sentiment vivaient aujourd'hui, il faudrait par cette règle de l'obéissance et de la soumission que nous souscrivissions à leurs erreurs, parce que d'ailleurs Dieu aurait suffisamment pourvu à la vérité de la foi par la créance que d'autres évéques auraient du contraire. Et si le pape nous proposait des erreurs touchant son infaillibilité, louchant ce pouvoir absolu de décider par lui-même toutes choses, contre ce que J.-C. a établi dans son Eglise, il faudrait sans doute que nous eussions une soumission aussi aveugle pour ces erreurs qu'on veut que nous ayons aujourd'hui pour les erreurs du formulaire à cause que d'ailleurs Dieu apourvu à la vérité delà foi de l'Église et qu'il l'a mise en sûreté.

« Vous voyez bien par là que cette soumission qu'on demande va trop loiu, qu'elle blesse les règles de la justice et de la raison, et qu'elle ne tend à rien moins qu'à donner cours à des erreurs et à des hérésies, puisque selon l'opinion de tous les théologiens, le pape peut proposer des erreurs à toute l'Eglise. Il faut donc qu'il y ait de la modération et du tempérament dans cette soumission, puisque le Saint Esprit ne veut pas que la domination de l'Eglise soit semblable à l'empire des princes des gentils, et qu'il ordonne que ceux qui sont préposés sur les autres pour tenir la place de J. C. soient toujours prêts de rendre raison de ce qu'ils ont fait quand on le leur demande avec respect. Ainsi dans le formulaire, nous pouvons demander ce que c'est que ce sens condamné; nous pouvons remontrer que ce fait de Jansénius ne nous paraît pas véritable; et que, quand il le serait, il n'y a pas lieu de le confondre avec le droit, et de faire une hérésie plus terrible et plus pernicieuse que celle de Calvin et de Luther, ni de prononcer des peines contre ceux qui forment ces contestations, et qui après les avoir faites refuseraient de souscrire ce formulaire sans distinguer le fait d'avec le droit, principalement ce fait étant du

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nombre de ces faits qui ne font nulle conséquence pour les vérités saintes qui sont reçues dans toute l'Église, ou parce qu'elles sont révélées, ou parce qu'elles sont autorisées par la tradition et par les décisions des conciles.

" Ce n'est pas manquer à l'obéissance que l'on doit aux supérieurs quand on rend à Dieu ce qu'on lui doit, et c'est à lui qu'on doit tout ce qui est dû à la vérité, à la justice et à la raison. Ainsi, quand sur les erreurs qui peuvent être proposées à l'Eglise par ceux qui la gouvernent on répond avec tout le respect qui leur est dû qu'on ne peut pas ni les recevoir ni les approuver en quelque manière que ce soit, je pense qu'il n'y a personne de bon sens et qui aime la vérité comme il le doit qui condamne un procédé si légitime. Mais quand on ajoute pour marque du dernier respect qu'on doit à ces mêmes puissances, des restrictions à ces mêmes erreurs qui sauvent la vérité aux yeux des hommes, comme on offre [de le faire] sur le sujet des cinq propositions, on ne peut accuser cette manière d'agir si honnête et si chrétienne de désobéissance, sans se rendre soi-même désobéissant à Dieu. Ainsi donc, quand on répond sur le formulaire qu'on y pourrait dire beaucoup de choses qui en feraient paraître les défauts et les nullités; que néanmoins on se retient à cause du respect que l'on veut rendre à ceux qui l'ont fabriqué et qui le présentent à signer, et qu'on déclare qu'on condamne toutes les erreurs et toutes les hérésies qui y sont condamnées, dans quelques auteurs qu'elles se puissent rencontrer; et que pour le fait qui y est décidé, on promet de rendre l'obéissance qu'on y doit en gardant le silence et en ne le contredisant point; et qu'au surplus on proteste qu'on ne fait cette restriction que parce qu'on ne peut pas en conscience ne la pas faire, et non point pour soutenir aucune des erreurs et des hérésies condamnées qu'on déteste et qu'on condamne de tout son cœur, on ne peut nullement blesser cette obéissance qu'on doit aux supérieurs. Au contraire, il me semble qu'on blesserait d'une manière publique celle que l'on doit à Dieu si on agissait autrement, puisque le formulaire est rempli de tous les défauts que je viens de marquer.

« Nous ne devons point chercher des biais et des explications subtiles pour faire ce qu'on nous propose afin de nous tirer d'affaire, sous prétexte d'obéir, et sous cette

considération injurieuse que Dieu a pourvu d'ailleurs à la vérité, au lieu qu'on ne voit pas que d'un côté nous ne devons rien craindre ici-bas de la part des hommes, c'^està-dire des hommes qui nous peuvent donner de la crainte, tels que sont non seulement les tyrans, mais même tous ceux qui ont puissance sur nous; que nous ne devons point rougir devant eux en faisant profession d'être à Dieu et par conséquent à tout ce qui est à lui, telle qu'est la vérité et la raison; et que de l'autre il faut appréhender que notre faiblesse, qui ne nous quitte jamais, ne nous tente dans les rencontres oîiil faut faire généreusement une profession [de les défendre], et ne nous porte misérablement à faire quelque lâcheté sous prétexte de faire quelque action de piété et d'obéissance, ou de paraître sages et retenus au lieu de nous faire dire : Il est bien plus juste d'obéir à Dieu qu'aux hommes.

« Quand nous n'aurions pas pour nous l'opinion de tant de grands hommes qui ont donné des preuves si publiques de leur créance touchant la puissance de l'Église qui réside dans ces prélats et dans celui qui en est le chef, par laquelle nous pourrions sans blesser la sagesse ni la modération chrétienne refuser absolument cette décision et ce formulaire, puisqu'il y a beaucoup d'autres décisions qu'ils ont faites que nous devons rejeter selon la loi de l'Église qui s'est toujours conservée dans l'Eglise de France, et qu'un prêtre d'Italie pourrait aussi raisonnablement rejeter nonobstant l'obéissance et la soumission qu'il doit à ses supérieurs, parce que ces décisions ne sont pas conformes aux règles inviolables de la vérité. 11 nous suffirait d'avoir vu ce que nous avons vu depuis douze ou quinze ans en çà pour nous affermir et pour nous faire comprendre que c'est à nous, qui sommes prêtres et docteurs dans l'Eglise de Dieu, de résister au torrent, et d'empêcher que les gens de bien ne feoient pas opprimés en laissant opprimer la vérité et la liberté de l'Église,

« Hélas! si une fois nous venions à nous relâcher, que serace de la vérité que Dieu a maintenue jusqu'à présent pour la résistance qu'il a fait faire? Le molinisme ne serait-il pas établi partout?* Et ne fait-il pas ce dernier effort pour abattre ceux qui lui sont si contraires? Assurez-vous que c'est ici où il faut le plus combattre. Dans notre Faculté, on fait soutenir impunément les opinions qui relèvent le libre

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arbitre au-dessus delà grâce et qui l'en rendent le maître. On y a traité d'hérésie abominable la véritable doctrine de la grâce efficace par elle-même, nécessaire à toute bonne œuvre. On y proscrit ceux qui ne veulent pas dire que les cinq propositions sont dans Jansénius, et on les rejette comme des hérétiques. On ne peut plus parler de la grâce ni de la prédétermination selon les règles de l'Écriture et de la tradition, ni même enseigner la pureté de la morale selon les maximes de l'Évangile, qu'on ne soit accusé aussitôt de jansénisme. Et tout cela se voit, tout cela se pratique, et, ce qui est plus déplorable, tout cela s'établit sans que personne résiste, et sans que personne de ceux qui peuvent apporter le remède s'y oppose. On se contente de dire : Il faut obéir, que voulez-vous donc que l'on fasse? Quoi! l'erreur s'établira donc! Non pas. Dieu ne le permettra jamais. Quoi I nous devons demeurer les bras croisés et garder le silence tandis qu'on enseigne l'erreur et qu'on déshonore publiquement la vérité! Oui, Dieu y pourvoira d'ailleurs et y pourvoit encore tous les jours, et il ne faut pas appréhender que l'erreur s'établisse jamais. Quoi ! est-ce ainsi que nous devons traiter avec Dieu ? Est-ce ainsi que l'Eglise doit être abandonnée ? Non, mon Père, vous voyez bien que nous ne devons pas entrer dans celle conspiration. Nous devons nous en éloigner par les précautions chrétiennes dont je viens de parler. Nous devons faire paraître en celte occasion notre zèle et notre courage pour l'Église. « C'est maintenant la crise de l'épreuve dans laquelle Dieu nous a mis par sa miséricorde. Dieu nous attend, vous et moi, pour voir ce que nous ferons pour son service lorsqu'on viendra à nous. Mais il attend de vous et de moi du courage et delaforce. 11 attend que nous donnions des marques par noire résistance que celle chair et ce sang de son Fils, dont il nous a repus si souvent, ont eu leur effet tout entier, et que nous sommes prêts de mourir encore une fois avec lui sur le Calvaire pour y soutenir la vérité par l'effusion de noire sang. Montons y donc avec joie, sans nulle crainte de désobéir. Les offres que nous faisons ne sont que trop suftisantes pour guérir nos craintes et nos faiblesses. Mais si nous sommes si misérables que de nous livrer une fois à notre ennemi sous prétexte de piété, alors nous serons comme lui des anges de ténèbres transfigurés

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en anges de lumière. Nous serons des aveugles qui conduirons d'autres aveugles, et nous serons des loups qui égorgerons des ouailles rachetées du sang de J.-C, en leur faisant croire par notre prévarication et notre lâcheté que tout ce que nous leur avons enseigné n'a été qu'erreur, qu'abomination, que mensonge.

« Pardonnez-moi, mon Père, si je vous parle de la sorte. J'ai bien mieux aimé vous dire aujourd'hui toutes mes pensées à l'occasion de cette nouvelle, qui serait capable de me donner la mort si elle était véritable, et vous représenter la disposition en laquelle je suis, afin que vous me donniez encore plus de force en me confirmant dans une résolution si nécessaire pour satisfaire au devoir de ma conscience et à l'honneur que je dois au caractère de prêtre et au titre de docteur, quoique je sois indigne d'en être revêtu. Ayez cette charité, s'il vous plaît, pour celui qui vous appartient et qui veut vous être inviolablement attaché par le lien de la vérité, de la justice et de la charité tout ensemble. Que ce soit, mon très cher et très honoré Père, pour cette vie et pour l'éternité. Ce n'est qu'à vous seul et pour vous seul que j'écris; ainsi je vous prie de ne montrer cette lettre à qui que ce soil au monde ; vous m'obligerez infiniment.

« A Fontaine le Bois, le 29 de mai 1661. »

M. Duhamel reçut cette lettre à Chalon-sur-Saône, mais comme il avait déjà pris son parti, elle ne fit aucun effet sur son esprit, non plus qu'une autre que M. Arnauld lui écrivit en ces termes le 3 du même mois* :

« Mon très cher frère,

« On me vient de faire voir la lettre que vous avez écrite à votre père (M. Singlin). Je suis touché autant que je le dois être de votre agitation et de vos peines, et je ne puis que je n'estime le fond dont elles partent, qui est une tendresse de conscience tout à fait admirable et une frayeur très louable de manquer àce que vous devez à vos supérieurs. Mais considérez s'il vous plaît, mon très cher frère, que tous les pasteurs de l'Eglise doivent dire avec saint Paul : Non possumus

i. Cette lettre d'Arnauld est imprimée, avec de légères différences, dans le tome I de l'édition de Faris-Lausauue, p. 240,

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