LIVRE XXV
cinq propositions dans le sens de Jansénius; de sorte que c'était se moquer d'eux, et que si leur évêque le souffrait, c'était qu'il aimait mieux qu'ils se moquassent de ses confrères que d'être obligé lui-même de leur résister.
M. Perrault entreprenait de montrer par sa deuxième lettre du 20 juin, qu'encore que la raison du scandale fût très bonne et très solide en elle-même, parce que si elle avait le pouvoir de rendre illicites des actions qui sont bonnes en elles-mêmes, elle est encore plus forte pour condamner celles qui étaient condamnables par leur propre objet; néanmoins il semblait que M. Ilaslé, qui en convenait avec justice, ne regardait qu'une partie du sujet qu'il avait d'alléguer cette raison contre ces restrictions, sans faire attention sur la cause de l'Église, qu'on voulait achever de réduire en servitude par une tyrannie sans exemple. Que quant à lui, ce deuxième exemple le touchait plus que le premier, et il lui paraissait plus nuisible, comme devant être suivi naturellement d'une infinité d'autres. Que si les hommes étaient persuadés simplement que les disciples de saint Augustin abandonnaient la doctrine de la grâce, cet exemple ne les induirait qu'à croire une erreur; mais que si cette signature leur faisait croire qu'il faut obéir aux supérieurs en tout ce qu'ils commandent, quoique manifestement contraire à la raison, à la justice, à la vérité et à l'établissement même du gouvernement de l'Église, ils se disposeraient à recevoir toutes sortes d'erreurs et à offenser Dieu [par] obéissance. Que l'on ne pouvait pas dire que les restrictions telles qu'étaient principalement celles dont on voulait se servir, qui ruinaient entièrement ce formulaire, levassent ce scandale ; qu'au contraire elles ne témoignaient autre chose que l'opiniâtreté de ceux qui les faisaient, puisque si le devoir d'obéissance veut qu'on signe une chose, il veut aussi qu'on ne mette point de restriction qui rende la signature vaine et illusoire, toute signature devant être sincère et réelle.
Sur ce que M. Haslé lui avait écrit que les vérités de la foi n'étant pas combattues de la même manière dans tous les temps, on ne se devait pas conduire d'une même manière pour les défendre; qu'il fallait les soutenir avec plus de force lorsque les préjugés de la catholicité étaient plus avantageux aux défenseurs de la foi; mais que quand ils
étaient désavantageux à cause de la prévention des esprits, il fallait user de toutes les condescendances qui n'étaient pas contraires à la foi, M. Perrault lui répondait qu'il ne fallait jamais que cette condescendance allât à fortifier ces préjugés mêmes, qui étaient peut-être la dernière persécution de l'Église, et qu'en ces rencontres il fallait au contraire s'y opposer avec plus de force, à l'exemple de ces généreux évoques du concile de Rimini dont il est dit : Quanto pauciores, tanto validiores erant. Qu'il était vrai que les molinistes n'étant pas séparés de l'Eglise, il fallait communiquer avec eux sans faire aucun schisme; mais qu'il ne fallait pas que cette communion engageât les disciples de saint Augustin à prendre part à leurs erreurs.
Il répondait aussi aux exemples de la dispute entre saint Pierre et saint Paul en disant qu'elle ne regardait point la foi, et à celle des Apôtres du concile de Jérusalem comme ne faisant rien à la difficulté, et soutenait en un mot qu'il n'y a point de bonne signature d'un méchant formulaire, principalement lorsqu'il est méchant positivement, c'est-à-dire lorsqu'il ne supprime pas seulement la vérité^ mais qu'il exprime l'erreur et la fausseté. Qu'il ne lui importait pas que ce ne fût point abandonner saint Augustin ni les conciles qui ont consacré sa doctrine, si on abandonnait par là la liberté que l'on avait en J.-C. de n'obéir jamais à l'esprit d'erreur et d'injustice. Qu'encore que les prêtres n'eussent pas l'autorité des Apôtres pour résister en face à Pierre dans les choses qui ne les touchent point, il ne croyait pas qu'il fallût de l'autorité lorsqu'il s'agissait de leur propre conservation. Que quelque ordre que Dieu ait mis entre ses ouvrages, il veut qu'ils résistent les uns aux autres pour se conserver, que la brique résiste au feu même qui Ta faite, et que le sable le plus menu, qui est le jouet des flots, leur résiste aussi et leur donne des bornes. Qu'il en est de même des puissances établies de Dieu, quelque subordination qu'il ait mise entre elles quant à la détermination de leurs mouvements, il veut qu'elles résistent les unes aux autres, les inférieures aux supérieures, lorsqu'il s'agit de leur conservation; non pas en se révoltant contre celui qui commande, mais en demeurant immobiles lorsqu'il les veut employer contre Dieu. Qu'en un mot il y avait deux sortes de résistances : une passive, pour la-
quelle il faut avoir de l'autorité, l'autre négative, pour laquelle il suffit d'avoir l'être qu'on veut détruire.
Pour répondre à ce que son ami lui avait demandé ce qu'il trouverait à redire, le scandale mis à part, à un ecclésiastique qui signerait le formulaire, en exceptant le fait de peur de se séparer de son évoque, il disait qu'on trouverait à redire en lui d'autoriser la tyrannie de son évéque en signant, etde se moquer de lui par une signature illusoire. Qu'il était certain qu'une bonne fin telle que serait celle de ne se point séparer de son évêque ne pouvait rendre bonne une action qui ne vaut rien considérée en elle-même, , quand il s'agirait de la conservation de l'Eglise universelle. Et que lorsque nous suivons le droit fil de la justice, nous ne sommes poiiit responsables des événements.
11 passait ensuite aux exemples allégués contre lui pour l'usage des restrictions, et après avoir dit qu'il ne condamnait pointles véritables, mais les illusoires etnugatoires*,qui ne pouvaient jamais être reçues en une matière sérieuse, et surtout en matière de religion; qu'encore que le Concile de Trente fût reçu en Flandre et ne le fût point en France, cette différence ne regardait point la foi, mais ne regardait que la discipline, à l'égard de laquelle jamais concile n'avait été reçu avec uniformité, et que ces modifications sont sous entendues dans les canons mêmes des conciles comme les couleurs sont renfermées dans la lumière que la réverbération des corps modifie. Que cela était tellement vrai qu'il avait lu autrefois dans la bibliothèque du cardinal Mazarin un manuscrit, tiré de celle du roi, contenant les premières sessions du concile de Trente, envoyé à Sa Majesté par le concile, au devant duquel il y avait une lettre du concile au roi, par laquelle il était prié de mander avec quelle modification il voulait recevoir ces canons. Qu'il n'était pas persuadé que le schisme pour les trois Chapitres fût venu de ce qu'on n'avait pu se résoudre à communiquer avec ceux qui avaient condamné ce qu'on ne jugeait pas condamnable, de sorte que ce n'était pas le refus de signer qui avait fait le schisme, mais le refus de communiquer avec ceux qui avaient signé. Qu'enfin il ne voyait pas comment le simple refus que les disciples de saint Augustin faisaient
i. Au sens latin de nugse, les plaisanteries.
de signer eu demandant explication, sans se séparer de ceux qui signeraient, pût jamais donner aucun scandale, puisque c'était le seul milieu qu'on pût tenir entre la révolte des hérétiques et la fausse obéissance des hérétiques', puisqu'en ne se séparant point, ils témoignaient qu il faut être soumis à ses pasteurs en tout ce qui est selon la justice et la raison, quoiqu'ils entreprenaient au delà de leurs pouvoirs, et qu'en ne signant pas ils faisaient voir que cette obéissance ne doit point aller jusqu'à communiquer avec eux dans le mal qu'ils font ou qu'ils veulent faire.
il convenait avec M. Haslé d'une proposition qu'il avait avancée dans sa réponse : que lorsque l'on a fait tout ce que l'on a pu pour défendre la vérité, il semble quil faille tout souffrir plutôt que de diviser l'Église ou d'être cause qu'elle fût divisée; mais il prétendait que celte raison ne faisait rien pour les signatures. Il avouait qu'on devait dire, non seulemeni : Oportebal nihil non ferre, ne Ecclesiam Dei scinderes, mais aussi : !\/e Fcclesia Dei scinderetur. Mais il ne croyait pas qu'on pût dire : Oporlebat nihil non facere ne Ecclesia Dei scinderetur, n'étant pas permis de faire un mensonge pour cette fin. Il ajoutait que nous ne pouvons dire sans nous vanter et sans faire tort aux anciens que nous avons plus de crainte du schisme qu'ils n'en avaient. Qu'encore que cette crainte fût un grand bien, ce bien ne laissait pas de lui être suspect, parce qu'il croissait dans l'Église lorsque les autres y décroissaient; [qu'ainsi], il y avait sujet de croire que ce n'était pas qu'on aimât plus Dieu, mais qu'on avait pour lui plus d'indifférence. Que cependant, comme nous imaginions que cela vînt de la charité, nous lâchions à surmonter tous les autres sans prendre garde que c'est ce qui donne la hardiesse à ceux qui ne craignent que les hommes d'entreprendre tout; qu'ils ne craignent pas du tout le schisme parce que ceux qu'ils maltraitent le craignent trop ; que lorsqu'on se séparait ab omni fra'.re ambulante inordinate, les choses n'en allaient que mieux. Que ce n'était pas un trop bon signe de ce qu'on n'avait plus que faire des canons qui défendent aux peuples de se séparer de leurs pasteurs qu'ils soupçonnaient de violer les lois de l'Église, fussent-ils les plus ignorants et