‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 67 sur 440 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

nous aider à digérer par ses prières quelque partie de nos amertumes, mais bien un exposé simple et véritable de la conduite que nous avons tenue en cette afTaire.

« Étant de retour d'Alet, Monseigneur de Châlon me pressa (comme je crois par charité et par quelque désir de me voir dans l'emploi) de signer le formulaire, et qu'étant mon évoque, je lui devais obéissance. Je lui dis que le formulaire contenait deux choses sur lesquelles je doutais fort qu'elles fussent dans le livre de M. Jansénius. Il me répliqua qu il les avait vues et qu'il me les montrerait. Je lui dis que je ne voulais pas commencer à disputer contre lui d'une matière de laquelle je n'avais pas parlé depuis huit ans que j'étais dans mon exil. Que d'ailleurs j'en devais être convaincu par moi-même; et comme il insistait que je prisse des arbitres pour me soumettre à ce que je devais faire, et que le Père de Raymond' et lui ou d'autres pourraient bien nous rendre cette assistance, je lui dis que j'étais bien aise de vérifier les choses par moi-même pour pouvoir rendre compte de ma foi. Que pas un de nos seigneurs lesévêques n'en avait usé de la sorte, que personne n'avait jusqu'ici dominé à ma foi. Ce prélat s'émut et me dit qu'il était trop simple et trop cordial, et que je voulais éluder la charité qu'il avait pour moi. J'insistai à lui dire que j'étais sincère ; mais que je ne pouvais pas me dispenser de connaître les choses par moi-même. Il me donna les mainset me conjura de juger des choses sans préoccupation, par moi-même, et sans prendre avis des uns ni des autres. Je le lui promis. Je me mis dans une solitude avec M. Jansénius et tous les écrits que j'avais de part et d'autre, et à l'examen de cette matière. Après quelques mois que j'employai à cette étude, je fus convaincu que les propositions étaient dans cet auteur en parlant sincèrement, et que le souverain pontife les avait pu condamner. Je serais demeuré dans le silence toute ma vie et dans la liaison sainte avec mes amis, quelque sentiment que j'eusse différent du leur, parce que je n'ai jamais pu approuver cette manière indigne de condamner ceux qui ne sont pas de mon avis ; mais Me"" de Châlon retournant de sa visite me manda et me dit l'ordre qu'il avait reçu du roi de faire signer le formulaire, qu'il

(1) Ce nom est d'une lecture difficile.

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avait agi avec moi jusqu'ici avec charité ; mais qu'il agirait maintenant avec autorité; qu'il espérait que je signerais tout le premier, et que j'avais eu assez de temps pour vérifier les choses.

« Je lui dis que par la lecture de Jansénius j'étais convaincu que les propositions y étaient ; mais que je n'avais pas l'honneur d'être de son diocèse, et que je ne pouvais pas signer sans consulter messieurs les grands-vicaires de Paris touchant la manière dont ils trouveraient à propos que j'en usasse. Je l'ai fait après avoir pris tous les soins imaginables de découvrir la volonté de Dieu sur moi.

« J'ai prévu que l'on m'accuserait de faiblesse, d'être un lâche déserteur de la vérité, que l'ennui d'un long exil et le désir de retourner à Paris et de conserver ma cure m'avaient fait relâcher de cette fermeté qui avait paru jusqu'ici dans notre conduite, et que les plus modérés me taxeraient ou d'ignorance ou d'une fausse piété.

« Je n'ai pas ignoré que je perdrais si peu de réputation que j'avais acquise parmi les plus gens de bien, et que mes plus chers amis m'abandonneraient comme un homme indigne de leur amitié, et que je serais privé de tout ce que j'ai de plus cher en ce monde, et que vous-même vous deviendriez mon persécuteur.

« Je n'ai pu ignorer le grand sujet de tristesse que je donnerais à tant de personnes déjà accablées par les persécutions que le monde leur fait souffrir et les avantages qu'en tireraient leurs parties; que j'attirerais le dernier mépris des uns et le redoublement de la haine des autres de ce que cela m'a mis à couvert en partie des vengeances qu'ils eussent exercées sur moi.

« J'ai vu clairement que j'allais mener une vie toute de langueur, me voyant privé de la douce communication que je recevais dans mille sortes de peines dont je suis accablé depuis quelques années, et qui sont telles que mon corps et ma santé en sont réduits souvent à l'extrémité.

« Mais, mon cher Père, lorsque je compare toutes ces misères et un nombre infini d'autres que je passe sous silence pour éviter la longueur de cette lettre; lors dis-je que je les compare :

« 1» A l'obéissance que je dois et que j'ai vouée solennellement entre les mains de mon évêque,j'ai cru que ce devoir

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hiérarchique m'obligeait iudispensablement à lui obéir comme J.-C. a obéi à son Père, et dans un commandement qui me paraissait le plus dur et le plus difficile, et que j'ai refusé huit ans durant, et que j'aurais refusé toute ma vie à toutes les puissances de la terre, si l'autorité et la nécessité épiscopale ne m'y avait obligé, à laquelle j'ai été de tout temps attaché selon les paroles de saint Ignace.

« 2* A l'union que je dois avoir avec l'Eglise dans laquelle j'ai été engendré. J'entends par l'Église le souverain pontife et les évêques qui ont une autorité souveraine, qui leur a été donnée en J.-C, de décider et de prononcer sur les difficultés qui naissent parmi les fidèles. Et comme de bonne foi et sincèrement j'ai reconnu ce tribunal dans la réception de la première bulle d'Innocent [X], sur les difficultés qui se sont élevées depuis je me disais à moi-même et à ceux qui m'en ont consulté, qu'on avait tort de noircir la réputation des personnes ecclésiastiques, lesquelles dans leurs difficultés suivraient l'ordre que le saint concile de Trente avait prescrit. Car il ordonne que s'il arrive quelque difficulté touchant les choses de la foi qui auront été décidées, on ait recours au souverain pontife romain, qui fera venir des provinces où cette difficulté sera émue ceux qu'il jugera à propos pour traiter cette affaire, pour rendre la tranquillité et la paix à l'Église, que lorsque ce bienheureux Père aura prononcé sur les difficultés proposées, que c'était douter des personnes pieuses que de douter qu'on manquerait. Que pour moij'avais toujours pris pour ma devise : Qui cathedrœ Pétri jungitur, meus est.

« Je sortis de Paris dans le temps que les difficultés furent pendantes au tribunal du pape Alexandre VII; lorsqu'il eut prononcé son jugement et qu'il fut reçu dans toutes les églises de l'Europe avec un consentement général, nemine reclamante, je sentis de la peine lorsque je vis que nos amis n'obéissaient pas à ce jugement, et je fus un sujet de peine à ces mêmes amis, lorsqu'étant à Bellesme j'insistais sur la nécessité qu'il y avait de se soumettre à un juge dans l'Église, qui prononçât avec l'autorité qu'il avait de J.-C. sur les doutes qui s'élèvent dans son troupeau auquel il doit donner la paix, ut idipsum dicamus omnes. Et vous fûtes un de ceux avec qui j'eus conférence en ce lieu sur cette matière. Depuis ce temps-là, nos seigneurs les évêques, après avoir

reçu la bulle du pape Alexandre, ont dressé un formulaire qui n'est qu'un moyen pour faire obéir aux décisions de deux souverains pontifes, et avec cette menace d'être chassés effectivement et retranchés du corps de l'Église-. Je vous avoue que la pensée seule d'entendre ce jugement d'excommunication, d'être privé des sacrements et à la vie et à la mort, de n'être plus en communion de l'Église, que cela me fit frémir. Mais je me représentai dans l'agonie et dans les angoisses de ce dernier passage, qu'est-ce qui me pourrait soutenir de voir le jugement de l'Église contre moi? Que pourrai-je opposer à cette parole : Celui qui n'aura pas eu V Église pour mère^ ne pourra pas avoir Jésus-Christ pour père. Je ne pourrai que répondre, sinon que mon esprit et mon jugement m'a dicté que ce jugement du souverain pontife et des évêques n'est pas véritable. On n'a pas eu sujet de me retrancher de l'Église; et lorsqu'on me reprochera que je ne dois pas idolâtrer mon jugement propre, ni le préférer à celui de toute l'Église, que répondrai-je en ce temps si formidable que j'attends de moment en moment à cause de mes fréquentes indispositions? Toutes les vaines distinctions de la scholastique s'évanouiront, et de la question de droit et de fait, etc. Et il ne .se présentera à mes yeux et à mes oreilles mourantes que des exhortations de la part des pasteurs comme contre un enfant rebelle, des menaces et des paroles foudroyantes de la part de l'épouse de J.~C., et des châtiments de la part de l'Église, laquelle comme une mère irritée me privera du corps de J.-C. et du saint viatique. Je vous avoue, mon cher Père, que je n'ai pas assez de force pour m'exposer à ces sortes d'épreuves. « Ce n'est pas que je n'aie ressenti de grandes peines lorsque j'ai été nécessité de me déterminer, parce qu'après mon salut, il n'y a rien qui m'ait été plus cher que l'union que j'ai eue avec des personnes quse pascunlur verilale in latitudine charitatis. Mais il me semble que je suis dans la modération que je dois être à leur égard et à l'amitié qu'ils m'ont portée. Car je ne condamne personne de misérable; je tâche d'honorer les dons de Dieu en toutes les personnes dans lesquelles il les a mis par sa miséricorde, je tâche de n'avoir des yeux que pour eux et pour pleurer mes misères et apaiser la colère de Dieu qui est irrité contrç moi à cause de mes grands péchés, et c'est ce qui m'obligera de m'aller

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