LIVRE XXV
jeter souvent à vos pieds pour vous conjurer à intercéder pour moi. Je le ferai extérieurement à tous nos amis sans en excepter aucun, quelque résistance qu'ils me fassent, mais je le ferai toujours invisiblement par l'esprit de la foi, car j'aime les forts et les robustes.
« Je suis assuré que vous me rendrez cette justice de croire que si tous les grands du monde et toutes les puissances séculières s'étaient assemblés contre moi pour me faire violer le moindre dogme de la discipline ecclésiastique, que je me serais laissé couper tout mon corps par pièces, que j'aurais exposé et réputation et honneur et vie avec joie; mais autant que je présume que Dieu m'aurait donné de forces, il me semble que Dieu m'a donné de timidité et de respect pour les supérieurs ecclésiastiques, et surtout pour le saint Père, que j'ai toujours considéré comme le chef et le centre de l'unité ecclésiastique. Et qui cum illo non colligit, dispergit.
« Je voudrais bien entrer dans ce grand zèle qu'ont plusieurs de défendre la vérité de nos mystères, de s'opposer au torrent de la corruption de ceux qui enveniment les plus saintes maximes et dans la Faculté et ailleurs, mais il faut que les supérieurs et le maître de la vigne envoie ses serviteurs pour cela et qu'il les mette eu besogne dans la vigne. Mais quant au contraire on défend à ses ouvriers d'entrer dans la vigne, lorsqu'au lieu de serviteurs on les appelle d'un nom odieux, qu'on les flétrit, qu'on les note, n'est-il pas vrai que cette défense, quoique de soi admirable et riche, forte et généreuse, devient non seulement inutile, mais nuisible? C'est ce que l'expérience nous a fait voir; car il n'a jamais paru un ouvrage de force de la part de nos amis, qu'en même temps il n'ait excité la tempête, et ensuite le foudre et le carreau, et je me trompe fort si les derniers écrits, qui sont moins modérés que les autres, ne seront pas traités plus doucement. Puis donc que pendant douze ou quinze années on a vu que tous les efforts qu'on a faits n'ont servi qu'aeihpirer les choses, pourquoi ne serat-il pas à propos que je me retire dans un coin du monde à l'écart, pour me préparer à la mort et pour prier le maître de la moisson ut miltat operarios in messem ?
« Je vous conjure de ne pas perdre l'amitié que vous avez eue pour moi. Si j'ai de la faiblesse, j'ai de la sincérité et d
la cordialité pour mes amis. Ne m'abandonnez pas dans l'état où je suis, car j'ai plus besoin de votre consolation que de votre abandonnement. J'ai reçu votre lettre avec respect, et j'ai attribué sa force à l'excès de la charité que vous avez pour moi. Vous voulez bien néanmoins que je vous dise que vous avez manqué contre les règles que saint Grégoire donne sur le sujet de la correction. Car il dit lorsque les gens qui ne sont pas tout à fait grossiers tombent dans quelque péché, qu'il les faut plaindre, les consoler et les embrasser plutôt que de leur faire des reproches et des réprimandes. H n'importe, les vôtres me seront douces, pourvu que vous m'aimiez in Domino. De mon côté cela sera éternel, nil enim iam durum et tam ferreum quod amoris igné non vincatur, non moUiatur H. D. H.^.
«Je n'ai pu m'empêcher de communiquer votre lettre au Révérend Père Ferret. 11 la trouve toute belle, il en a fait un extrait. »
Cette lettre se détruisait d'elle-même par des suppositions et des contradictions manifestes. M. Duhamel ne se justifiait point en disant qu'il avait répondu à M. de Chalon-sur-Saône que depuis huit ans il ne s'était point appliqué à cette matière, puisqu'au lieu que cette application eût peut-être été le meilleur usage qu'il eût pu faire de son repos, au lieu de se répandre au dehors en mille actions pompeuses et éclatantes, il témoigne dans cette lettre même qu'il s'en était entretenu avec lui à Bellesme. Mais s'il ne s'y était point appliqué, il ne lui était pas possible d'avoir lu tout Jansenius et la plupart des ouvrages faits sur cette matière, parmi lesquels il fallait compter Denis Raymond, pendant le temps de la visite de M. de Ghâlon, c'est-à-dire dans l'espace d'un mois ou deux au plus. Que s'il avait eu de nouvelles lumières, il ne pouvait pas se dispenser d'en faire part à ses amis, de leur marquer les endroits où Jansenius soutient les propositions dont tant de personnes étaient en peine, et de ne rien précipiter dans une affaire où il reconnaissait lui-même que sa conscience et son honneur étaient engagés.
Comme M. de Chalon-sur-Saône n'était pas son évêque, il ne se devait nullement arrêter à l'ordre qu'il disait avoir