‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 72 sur 440 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

2 juillet à M. Taignier qui lui avait envoyé celle de M. Duhamel * :

« Je viens de recevoir votre paquet contenant plusieurs lettres de M. Duhamel, que vous trouverez bon que je retienne encore quelque temps. Ce pauvre homme me fait une très grande pitié. Cette déférence aveugle qu'il témoigne avoir pour tout ce qui vient du pape et des évêques est une pitoyable disposition pour servir l'Église en ce temps. Il abuse de cette parole: Qui cathedrse Petrijungitw\ meusest. Tout ce qui se fait par celui qui est assis sur cette chaire ne vient pas de cette chaire, et on y est d'autant plus uni qu'on approuve moins ce qui se fait contre l'esprit de saint Pierre par ceux qui tiennent sa place.

« Au reste il est impossible qu'il ait trouvé les propositions dans Jansénius, qu'en les prenant dans le sens de la doctrine de saint Augustin et de la grâce efficace, selon lequel il est certain qu'elles y sont. Mais qui les prend dans ce sens et les condamne, condamne malheureusement la grâce même de J.-C. C'est pourquoi, si Dieu n'a pitié de son ignorance, il est à craindre qu'elle ne l'ait rendu coupable d'une épouvantable erreur, et qu'il n'ait condamné en effet la doctrine de l'Église en pensant ne condamner que celle de Jansénius. Il me sera aisé de l'en convaincre si nous nous pouvons jamais voir. Toute mon espérance est que Dieu aura regardé la simplicité de son cœur. Car je ne suis pas de ceux qui lui attribuent des pensées d'intérêt et des désirs de rétablissement. Je n'impute sa chute qu'à son défaut de lumière dans la matière de la grâce, et à la fausse idée qu'il a depuis longtemps de ce que l'on doit à ses supérieurs ecclésiastiques, lors même qu'ils agissent contre toutes les règles et avec des injustices visibles. Use trompe beaucoup, lorsque pour se distinguer de M. de Beauvais, il suppose que ce prélat est persuadé d'une chose laquelle lui ne croit pas, par où il veut dire que M. de Beauvais est persuadé que les propositions ne sont pas dans Jansénius. M. de Beauvais ne s'est jamais fait instruire sur cela, et n'a point de part à cette dispute. Mais sa fermeté ne vient que de l'injustice

1. Cette lettre, imprimée une première fois dans les Lettres d'ArnauId ea 9 volumes (1721-1743) a été réimprimée dans la grande édition (t. I, p. 255), d'après le ms. d'Hermant qui a fourni quelques corrections.

visible de tout ce procédé, de laquelle si notre ami ne s'est point aperçu, il faut qu'il soit le plus aveugle du monde. Mais que dira-t-il si ce qu'on nous a dit de M. d'Alet se trouve vrai, qu'il a mandé à M. de Châlons * que les évéques ne doivent point faire signer le formulaire, afin de s'opposer aux délibérations de l'Assemblée et empêcher l'érection de ce nouveau tribunal. De plus, quelle obéissance doit-il à celui entre les mains duquel il a signé? Le pape n'a pas commandé de signatures, et on sait au contraire que ce formulaire ne plaît pas à Rome. L'Assemblée n'a nulle autorité sur M. Duhamel. N'étant que banni, il demeure toujours prêtre de l'église de Paris*. Il était donc obligé pour se tenir dans l'ordre de ne faire que ce qu'on ferait à Paris ; et ainsi le grand respect qu'il dit avoir pour ses supérieurs ne l'excuse point, puisque ni le pape, ni les vrais supérieurs ne l'ont point engagé à faire ce qu'il a fait.

« Tout cela n'empêche pas que je n'aie toujours de l'affection pour lui et de la tendresse. Et quoique je prévoie que sa faiblesse le pourra peut-être bien porter jusqu'à signer ma censure, quand cela ariverait, je ne laisserais pas de l'aimer toujours, et je ne me plaindrais que de la misère humaine. Vœ mundi a scandalis. Je suis bien empêché comment lui écrire, car ma conscience ne me permet point d'approuver ce qu'il a fait, et je ne puis aussi me résoudre à lui faire des reproches. Mais je vous prie de l'assurer que je l'aime et que je l'aimerai toujours. »

Voilà quelle était la modération de M. Arnauld, et ceux qui le connaissaient dans le fond n'étaient pas surpris de voir qu'il sût unir tant de douceur avec tant de force.

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