CHAPITRE XX
M. de Lyonne mande à M. d'Angers combien sa lettre avait été mal
reçue.
La lettre de M. d'Angers ayant été aussi mal reçue à la cour qu'on l'a rapporté ci-dessus, M. de Lyonne, son ami depuis longtemps, lui en donna avis aussitôt, et c'était peutêtre autant dans le dessein de l'affaiblir que par le motif de le consoler de ce mauvais succès. Quoi qu'il en soit, il il lui écrivit ainsi le 18 de juillet :
« J'ai reçu votre lettre du 6 du courant. Vous avez eu raison de m'avertir qu'il importait extrêmement que celle que vous écriviez au roi ne fût pas reçue comme l'une de tant de simples réponses qu'on a faites à Sa Majesté sur le formulaire. Elle s'en est aperçue par la lecture que je lui en ai faite d'un bout à l'autre ; et vous n'aviez pas sujet de craindre que sa longueur la pût rendre ennuyeuse, mais plutôt que les sentiments qu'elle contient fâcheraient sensiblement Sa Majesté. En effet je ne dois pas vous celer qu'elle n'ait été surprise et fort touchée d'avoir vu que vous êtes le premier jusqu'ici et le seul évêque qui ait voulu seconder, appuyer et défendre par raisons, la conduite des grands-vicaires de l'archevêché de Paris touchant le même formulaire. Je ne dois pas aussi vous déguiser qu'on ait eu grand soupçon que votre lettre a été concertée avec Monsieur votre frère, ou du moins qu'elle lui ait été communiquée, puisqu'elle était à cachet volant, et qu'on a seulement mis de la cire au-dessous du cachet lorsqu'on a voulu me la faire rendre. Vous pouvez jugez, Monsieur, si toutes ces particularités, que de plus habiles gens que moi ont remarquées, m'ont dû causer de la douleur, m'intéressant au point que je fais en tout ce qui vous regarde, et ayant toujours assuré le roi que pour porter un même nom vous n'étiez pas plus persuadé que ses sentiments dussent être suivis en ces sortes de matières. On a dit qu'il n'était nullement bien en ces rencontres de distinguer par des subtilités de l'école les questions de droit et de fait, qu'il ne s'agit que de condamner la doctrine de Jansénius contenue dans les cinq propositions ensuite de ce qu'ordon-
nent les constitutions des papes Innocent X et Alexandre VII, de la déclaration d'une très nombreuse Assemblée des évêques de France et du dernier acte de la Sorbonne. Autrement l'Église n'aurait jamais nul moyen de faire tomber ses censures et ses foudres sur aucun hérésiarque, puisque, quand elle aurait condamné ses erreurs sur des propositions vagues, et non pas ses livres qui les contiennent, l'auteur serait toujours reçu à soutenir qu'il ne les a pas débitées ni entendues au sens qu'elles ont été condamnées, et ainsi il y aurait bien eu dans les siècles passés une infinité d'hérésies qui ont attaqué la vraie foi, mais nul hérésiarque. Je n'entends pas assez bien cette matière pour oser m'enfoncer plus avant à vous représenter tous les inconvénients qu'il a été remarqué qui s'ensuivraient du pas qu'ont fait les vicaires de Paris et de votre lettre. Je. me contenterai de vous dire qu'en cela le roi ne peut rien souhaiter, si ce n'est que Dieu vous inspire d'autres sentiments, et que vous remédiiez de vous-même à ce nouveau désordre, sans attendre que les puissances supérieures y mettent la main pour le faire cesser.
« Je suis tout à vous. »
Quelque rebutante que fût cette réponse, M. d'Angers ne devait nullement en être surpris, et la connaissance qu'il avait de la disposition de la cour l'avait préparé à ce coup. 11 n'était pas possible que les évêques qui dominaient dans le conseil de conscience ne fissent prendre au roi des impressions très désavantageuses de la liberté qu'il se donnait de s'opposer à leurs intrigues dans le temps qu'ils espéraient d'en recueillir le fruit, et d'éclaircir ce qu'ils avaient tâché d'obscurcir et d'embrouiller depuis tant d'années. Mais la force de la vérité faisait en cela sa principale confiance, et lui persuadait que, quelque opposition que l'on fît d'abord à sa lettre, elle ne laisserait pas d'avoir son utilité dans le temps que Dieu avait marqué selon ses ordres, ne fût-ce même qu'en donnant l'exemple à d'autres évêques bien intentionnés de se joindre à lui pour la défense de la vérité et de l'honneur de son caractère.
Il se promettait aussi le secours du ciel par les prières des religieuses de Port-Royal, qui venaient d'acquérir un nouveau mérite par l'ouverture d'une longue et dure persécution qui était sans exemple dans l'Église. Il y avait de