‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 96 sur 440 · Cette phrase a été barrée au ms · texte numérisé non relu

Cette phrase a été barrée au ms

162 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT

m'écrit de Paris touchant les changements qui se font à Port-Royal I Je m'adresse à vous pour en savoir le détail, et sur toutes choses que je puisse apprendre où est la bonne Mère Angélique; c'est elle -qui me donne une peine étrange de savoir qu'elle souffre à son âge. Je connais sa vertu; mais la tendresse qu'elle a pour tant d'enfants spirituels qu'elle a élevés, et pour une maison qu'elle a faite, et réformé celle des Champs. 11 est donc impossible qu'elle ne souffre de grandes violences. Je vous conjure de me mander de ses nouvelles, de lui faire recevoir cette lettre que je lui écris, et de me mander ce que c'est que toute cette rumeur, et à quoi tout cela aboutira. J'aime cette chère Mère comme moi-même, et le Port-Royal comme ma propre maison. Je ne vous ai encore rien dit de vous, et je crois que je ne vous en puis dire autre chose, sinon que connaissant toutes vos bonnes qualités et la force de votre esprit, je me remets sur vous de votre consolation, sachant que si vous ne vous la donnez, personne ne le pourra faire. Je souhaite encore de savoir où est M. Arnauld et M. Singlin. Ce bon homme a toujours eu bien de l'affection pour mon salut. Mon Dieu! pourquoi ne puis-je pas avoir cette sainte Mère et tous les pauvres affligés auprès de moi, dans ma chambre, pour les embrasser? Dieu à qui ils sont fidèles les secourra, puisque je sais qu'ils sont très catholiques, apostoliques et romains. La bonne Mère m'a écrit il y a peu de jours une lettre d'une vraie chrétienne. Si je suivais mon désir, je vous dirais tout ce que je pense; mais je serais trop longue. Je vous offre tout ce que je puis, très fâchée que ce soit si peu.

Marie, R.

Ces deux lettres ayant été rendues à leurs adresses vers la mi-juillet, M. d'Andilly y fit cette réponse le 27 du même mois :

Madame,

Puisque par la lettre dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer elle me commande d'une manière si obligeante pour cette maison de lui rendre compte de ce qui est arrivé depuis quelque temps, j'estime ne pouvoir mieux faire pour ce qui s'y est passé de principal que de mander à la Mère Abbesse d'envoyer à Votre Majesté une copie de sa

LtVRE XXV 163

lettre au roi, et de celle que la Mère Angélique a écrite à la reine sa mère, si on ne les a déjà envoyées à Votre Majesté. Vous verrez par là, Madame, que sans qu'il y ait eu, non seulement la moindre information, mais la moindre plainte, on a fait sortir des deux maisons jusqu'à soixante et quinze personnes, tant pensionnaires que postulantes et novices. Jamais obéissance ne fut plus prompte et plus exacte en tout ce que l'on a pu faire en conscience. Mais quant à ce qui a été du reste, comme d'ôter le voile à sept novices dont il y est parlé, c'est. Madame, ce que l'on n'a pas estimé devoir faire, et elles vivent toutes chez leurs parents avec leurs habits de la même manière qu'elles feraient dans le noviciat de Port-Royal. Mon frère, dont Votre Majesté me fait l'honneur de me demander des nouvelles, s'était retiré assez longtemps auparavant, et M. Singlin fit la même chose, après avoir su qu'il y avait une lettre de cachet expédiée pour l'envoyer à Quimper, au fond de la Basse-Bretagne. Le roi ayant nommé ensuite sept personnes, et ordonné à Messieurs les grands-vicaires d'en choisir un pour prendre soin de la conduite de la maison, ils ont choisi M. Bail, docteur de Sorbonne, qui travaille maintenant à faire la visite avec M. le doyen de Notre-Dame, premier des deux grands-vicaires. Sur quoi tout ce que je puis dire à Votre Majesté est qu'ils témoignent trouver tant d'union et de vertu dans ces deux monastères, que si cela ne passe pour un crime, je ne vois pas de quoi on pourra désormais accuser ces bonnes religieuses, ni de quelle sorte on pourra rendre leur foi suspecte, puisqu'après les avoir très particulièrement examinées sur ce sujet on a reconnu qu'elle ne saurait être plus pure. Il me semble au contraire qu'ensuite d'une telle épreuve, il sera difficile de douter à l'avenir de leur manière de vivre et de leur créance.

« Votre Majesté, Madame, s'étonnera peut-être de voir qu'en me demandant avec tant de soin et d'affection des nouvelles de la Mère Angélique, je diffère si longtemps à lui en dire. Mais j'ai cru en devoir user ainsi afin de mieux faire connaître à Votre Majesté de quels sentiments elle a dû être touchée au milieu de tant d'afflictions, sans pouvoir quej)arses soupirs vers Dieu assister ses chers enfants, ainsi qu'il plaît à Votre Majesté de les nommer, puisqu'elle

s'est vue en étal de ne penser pas pouvoir vivre même un jour, et qu'elle est toujours si mal qu'il y a beaucoup plus de raison de s'étonner de ce qu'elle est vivante qu'il y en aurait de la voir morte. Toutefois, comme il lui reste encore assez de vie pour entendre lire la lettre de Votre Majesté, et qu'elle ne manquera pas sans doute de la remettre entre les mains de la Mère Agnès, abbesse, pour la faire voir à toute la communauté, je pense que Votre Majesté n'aura pas peine à se persuader qu'elles lui en rendront toutes ensemble devant Dieu les actions de grâces que son extrême bonté et charité méritent. Et puisque Votre Majesté a voulu aussi me faire Ihonneur de juger des sentiments que je puis avoir dans cette rencontre, et qu'ainsi je me trouve obligé de lui en parler, je lui proteste avec vérité qu'encore que ce qui s'est passé soit si extraordinaire, au lieu d'en être troublé, j'ai toujours cru et crois encore que Dieu l'a permis pour faire connaître la vertu de tant d'âmes, dont la plus grande partie était cachée et comme voilée par cette profonde retraite et le grand silence qui font que dans ces deux grands monastères on ne parle presqu'à lui seul. 11 consolera. Madame, quand il lui plaira, tant de personnes qui se sont consacrées sans réserve à son service ; et comme les larmes qu'elles répandent en sa présence sont accompagnées de patience et d'humilité, il leur en tiendra sans doute compte, et les rendra aussi plus dignes d'être exaucées dans les prières qu'elles feront pour Votre Majesté, qui me fera, s'il lui plaît, l'honneur et la justice tout ensemble de croire que l'on ne saurait être avec un plus profond respect que je suis, Madame, De Votre Majesté le très humble, très obéissant et très obligé serviteur,

Arnauld d'Andilly. — De Port-Royal des Champs, ce 27 juillet 1661.

Dieu avait sans doute inspiré à la reine de Pologne la pensée d'écrire deux lettres si tendres et si obligeantes pour la consolation des religieuses de Port-Royal, afin que dans le temps même que des personnes de toute condition se faisaient un mérite particulier de les sacrifier .à la vengeance des Jésuites, il y eût aussi d'autres personnes de

Page 1