‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 154 sur 522 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Liberté de M. de Saint-Cyran ; il vient au monastère de Port-Royal, au sortir du bois de Viucennes, avant que d'aller chez lui; grâces et bénédictions de sa prison.

La mort du cardinal de Richelieu fut comme la résurrection civile d'un très grand nombre de personnes qu'il avait tenues étroitement resserrées dans les prisons pendant son gouvernement. Il les avait remplies de seigneurs, de magistrats et d'officiers du royaume, qui trouvèrent leur justification dans son tombeau, et qui cessèrent d'être criminels aussitôt qu'il cessa de dominer et de vivre.

M. de Chavigny, qui avait fait ce qu'il avait pu pour procurer la liberté à M. de Saint-Cyran quelques années auparavant, ainsi que nous avons vu, ne trouva plus les mêmes

sans doute Jacques Canisius, jésuite de Hollande qui mourut en 1647, et est auteur de plusieurs ouvrages de piïîlé.

LIVHR II 189

obstacles à ses sollicitations que l'autorité du premier ministre et son aversion contre cet abbé lui avaient fait éprouver. On conçoit assez néanmoins que M. de Noyers, qui partageait avec lui le ministère, étant aussi attaché qu'il l'était aux Jésuites, traversa de tout son pouvoir le bon office qu'il tâchaitde rendre à un ecclésiastique d'un si grand mérite, et si injustement opprimé. Mais Dieu, qui tient les cœurs des rois dans ses mains, répandit assez de lumière dans celui de Louis-le-Juste pour lui faire discerner la vérité et l'innocence d'avec le mensonge et la calomnie. On lui dit dans le conseil que l'on tenait depuis cinq ans dans les prisons du bois de Vincennes un abbé accusé d'opinions dangereuses mais qui s'en était très bien justifié. On fît valoir la lettre qu'il avait écrite à M. de Chavigny en 1640, et qui n'avait produit aucun effet en ce temps-là à cause dn grand crédit et de la forte opposition de ceux qui voulaient qu'il fût criminel, et on représenta qu'il y avait de quoi s'en contenter. H n'en fallut pas davantage pour faire expédier l'ordre de sa liberté, et il sortit le 6 février.

On en sut aussitôt la nouvelle dans le monastère de Port- Royal. Les personnes qui le gouvernaient apprirent que l'ordre en était expédié et que M. d'Andilly parlait pour l'aller quérir. La Mère Agnès l'ayant appris au parloir, et venant ensuite au réfectoire, ne voulut pas différer de donner cette joie à toute la communauté, mais son extrême discrétion lui suggéra un moyen d'en faire part à ses sœurs, sans blesser la régularité par l'interruption du silence; et pour faire entendre ce qu'elle ne voulait pas dire, elle prit sa ceinture et la délia devant la communauté pour faire comprendre que Dieu rompait les liens de son serviteur. Comme on était déjà prévenu d'une grande espérance de sa liberté, ce signe n'eut pas besoin d'une autre explication, on le comprit aussitôt; et la joie se répandit du cœur sur les visages, sans paroles et sans aucune dissipation d'esprit.

Mais elle s'augmenta notablement lorsque l'on sut^ quelque temps après, que M. d'Andilly viendrait descendre avec M, de Saint-Cyran dans le monastère avant que de le mener chez lui ; toute la communauté l'attendit et eut la consolation de recevoir sa bénédiction au parloir.

Il leur témoigna qu'il se serait estimé heureux s'il fût mort dans le bois de Vincennes, parce qu'il serait mort

190 MÉMOIRES DE GODEFBOl UERMANT

pour la charité. Mais M. Arnauld lui répliqua qu'au lieu de cela, il vivrait pour la charité. Et en efîet c'était son dessein de travailler pour défendre la nécessité de cette divine vertu contre ceux qui ont entrepris d'en abolir l'obligation en notre siècle, et s'il eût vécu plus longtemps, il avait résolu d'écrire sur cette importante matière et d'établir la doctrine de la contrition. Mais Dieu en avait disposé autrement dans l'ordre de sa Providence, et voulait dans peu de temps lui procurer une plus grande liberté que n'était celle de sa sortie du bois de Vincennes'.

Voilà de quelle manière cet abbé sortit d'une prison où ses ennemis avaient entrepris de le tenir enfermé pour tout le reste de sa vie, et qui ne servit par l'événement qu'à le purifier davantage, et à lui donner le loisir d'écrire un -si grand nombre de lettres édifiantes pour la conduite des âmes.

Il s'y trouva comblé de bénédictions et de grâces, et Dieu lui en accorda particulièrement deux qu'il lui avait demandées dans le temps de sa détention : la première fut que son affiiction [ne] fût [que] pour lui seul, et que ses amis ne s'y trouvassent point engagés. Dieu exauça cette prière, et quoique M. le cardinal de Richelieu, M. l'évéque de Langres, les jésuites, l'abbé de Prières, bernardin, plusieurs ecclésiastiques et religieux, entre lesquels les capucins étaient les plus animés, menaçassent tous les jours M. Singlin, qui était son ami intime et son confesseur aussi bien que celui de Port-Royal, de le chasser de ce monastère, et de l'envoyer hors de Paris, la conspiration qu'ils avaient faite contre lui n'eut aucun effet. Ils avaient aussi eu le dessein de troubler le monastère de Port-Royal par une visite de juges ecclésiastiques qui devaient être autorisée par M. l'archevêque de Paris, et ils en témoignaient tant d'ardeur que l'on crut pendant plus de quatre mois qu'elle se ferait; mais Dieu arrêta encore celte violence.

1. Écrit puis barré au ms. : « M"» Le Maistre, qui n'était pas encore religieuse et qui était pénétrée de resseutiiuent pour les obligations qu'elle avait à M. de Saint-Cyran, taul en sa personne qu'en celle de ses enfauts, pour marquer la joie qu'elle avait de sa délivrance, voulut donner à dîner à tous les amis de M. de Saint-Cyran, qui devaient venir à P. R. pour le saluer, et le même jour elle traita aussi toute la coaiuiunauté » (ces derniers mota sont peu lisibles au lus.).

LIVHK ir 191

M. de Saiiil-Cyran lui avait aussi demandé, comme une grâce particulière, qu'il ne permît point qu'on trouvât quelque prétexte dans quelqu'un de ses papiers pour décrier sa doctrine et pour causer un scandale dans l'Église. Ce que Dieu empêcha aussi d'une manière admirable, car ses papiers étant tombés entre les mains de ses plus grands ennemis, parmi lesquels il y en avait plusieurs à qui l'on pourrait attribuer ces paroles de s^nt Augustin, qu'ils dressaient des pièges aux syllabes pour en abuser par leurs cliicaueries pendant qu'ils étaient visiblement prévaricateurs des divins commandements : Aucupes syllaharum et 1')r;i'varicalores prxceptorum, les yeux de la plus maligne censure n'y trouvèrent rien à reprendre, et sa détention ne servit qu'à le rendre plus célèbre dans l'Eglise, aussi bien pour la pureté que pour l'éminence de sa doctrine.

Page 1