LIVRE iir
voulait pas faire passer sa seule autorité pour, unique règle de sa conscience, mais que s'il désirait quelque éclaircissement pour son salut et le bien de son État, il consulterait secrètement les plus religieux et les plus habiles hommes de son royaume, et lui ferait savoir leurs avis. » Ce qui nous apprend que les Jésuites ne passaient pas dans son esprit ni pour les plus religieux, ni pour les plus habiles hommes du royaume.
On a appris toutes ces particularités de plusieurs lettres que ce jésuite disgracié avait écrites pendant son exil, et que l'on a encore entre les mains. Il y en a une entre les autres adressée au P. Sirmond où il se plaint que l'ayant prié dans une maladie qu'il avait, et dans les amertumes de son cœur, d'obtenir quelque délai d'un rigoureux voyage qu'on lui fit faire au cœur de l'hiver, au lieu de le soulager de quelques paroles, ce confrère se saisit de l'argent que le roi donnait pour son entretien, quoiqu'il fût destiné pour payer les dettes de la charge et faire l'aumône aux pauvres, et qu'encore que le P. Général et le P. Provincial lui eussent . commandé d'en faire restitution, il s'était rendu intlexible.
Il lui avait encore représenté dans la même lettre qu'un confesseur du roi ne doit point être à la cour pour donner seulement une absolution au gré du favori, comme on donnerait de l'eau bénite, sans prendre autre connaissance de l'état des affaires de conscience. Qu'il ne fallait pas étudier soixante-dix ans pour cela, puisque le plus ignorant prêtre d'un chétif village en pouvait faire autant.
Il lui avait aussi déclaré, avec une grande liberté, qu'il ne pouvait aussi souffrir ceux qui disaient : « Qu'a fait le P. Sirmond? C'est un esprit stérile et fort limité, qui sait plus de ce qu'il faut ignorer que de ce qu'il est expédient d'apprendre. On ne l'a jamais vu en chaire. Jamais un bon livre n'est sorti de ses mains. Il n'a point d'autre métier que de déterrer de petits fatras, qui malgré lui retournent encore au tombeau, que de faire un amas de vieilles rapsodies de canons qui condamnent sa vie sans faire paraître sa doctrine. Cet homme-là était né pour être un louable correcteur d'imprimerie, et non pas un confesseur du roi. Le voilà maintenant à la cour :Que dit-il et que fait-il? Fallait-il tant feuilleter de livres pour ne pas dire un bon mot? FaUait-il se faire si docte qu'on le dit pour vivre muet? Sa réputation
mourante ne* sert plus qu'à donner couleur aux vices, et ôter l'appui à la vertu'... »
Enfin, après avoir témoigné de ne pouvoir endurer ces paroles qu'avec un extrême déplaisir, il avait conjuré dans la même lettre le P. Sirmond à* désavouer par un acte de générosité ce que ses déportements pourraient rendre croyable à la postérité.
Mais quoique l'esprit et le cœur du P. Caussin fussent remplis de ces sentiments, et qu'il les eût toujours conservés au retour de son exil, il fallut néanmoins céder à l'autorité souveraine de cette compagnie si impérieuse, qui exerce une domination absolue sur tous ses membres. 11 se vit obligé de trahir ses sentiments naturels en adressant à la Reine régente une Apologie qui tâche de justifier tous les excès de la Société, jusqu'à ceux du P. Héreau, dont elle parle avec éloges ; de noircir de calomnies l'Université de Paris, et de rendre odieuses, sur le sujet de la doctrine de la grâce et de la pénitence, des personnes dontl'unique crime était de s'être élevées contre ces Pères pour la défense de la vérité.
Mais comme cette violence du P. Caussin ne lui était pas naturelle, et que cette passion qui lui était inspirée du dehors ne pouvait se soutenir contre la force de la vérité, son écrit se trouva si faible qu'il serait tombé de lui-même si l'Université de Paris n'en eût représenté les excès par une troisième requête qu'elle présenta au Parlement, et par une réfutation exacte de l'Apologie de ce Père. Ce ne fut pas sans faire voir au public à quelle confusion il s'était engagé lui-même par l'obéissance aveugle qu'ilavaitété contraint de rendre à sa compagnie, et avec combien de désordre il avait exécuté ce commandement, puisque ne se souvenant plus que tout le corps de son ouvrage était adressé à la reine, il l'appelait : « mon cher lecteur » dans la chaleur du discours. Ce désordre de son esprit fit assez voir qu'il portait la juste punition d'avoir obéi en esclave à cette compagnie impérieuse, et il n'était guère possible qu'il ménageât sa réputation après avoir trahi sa conscience.