LIVRE IV
Il vit souvent M. le cardinal François Barberin.son neveu, comme l'un de ceux qui étaient des plus considérés de l'Inquisition, et il croyait s'en pouvoir promettre une puissante protection, s'il eût été plus longtemps à Rome; mais la rupture survenue en ce temps-là entre la maison Pamphile et celle des Barberins ayant obligé ses deux frères, Dom Thadée', prince préfet, et le cardinal Antoine*, de se retirer en France, il les suivit peu de temps après.
Parmi ceux que M. Bourgeois visita comme ses juges, le premier fut le cardinal Maculano, autrement appelé Fiorenzola.du titre de Saint-Clément et de l'ordre de Saint-Dominique. Comme il ne doutait pas que le P. commissaire du Saint Office, qui était son ami et du même ordre, ne lui eût parlé favorablement de la cause qu'il soutenait et de sa personne, il l'aborda avec beaucoup de confiance, et plutôt comme son protecteur que comme son juge; et il fut extraordinairement édifié de trouver en sa personne la douceur d'un chrétien, l'humilité d'un religieux, la pauvreté d'un mendiant, les lumières d'un véritable disciple de saint Thomas, la sainteté d'un prêtre de J.-C , et le courage et la constance d'un généreux cardinal. Il se crut obligé d'en juger ainsi par l'humilité obligeante dont il le reçut, par la simplicité et la pauvreté de son ameublement, sans nulles tapisseries, par l'érudition de ses entretiens, par la solidilé de ses raisonnements, et par la bonté et l'ouverture de cœur tout à fait surprenantes avec laquelle il l'entretint, dès cette première entrevue, de ses affaires les plus secrètes et de ses persécutions.
L'entretien que M. Bourgeois eut avec lui sur l'affaire qui était le sujet de son voyage fut assez court, parce que ce cardinal en était déjà fort instruit, et que sa bonté le portait à prévenir, par des offres très obligeantes, les demandes qu'on lui venait de faire de sa protection, et à déclarer nettement qu'il regardait cette cause comme celle de Dieu et de l'Église. Il lui fit aussi comprendre d'abord qu'il n'y
1. Thadée Barberin, prince de Palestrine, préfet de Rome, mourut à Paris en 1647. Il avait épousé Anne Colonna.
2. Antoine Barberin (1607-1671), d'abord chevalier de Malte, fut créé cardinal par son oncle Urbain VIII. Après sa fuite de Rome, il devint grand-aumônier de France en 1653, et obtint des bulles pour l'archevêché de Reims en 1667.
avait rien à craindre pour le livre de la Fréquente communion, puisqu'il renfermait la nécessité de la pratique du délai de Tabsolution dans les cas exprimés et décidés par saint Charles.
Mais ce qui l'obligeait le plus à abréger cet entretien sur l'affaire de la pénitence et de la communion était le désir extrême qu'il avait de parler de celle de Jansénius, qu'il regardait comme la sienne. Car M. Bourgeois a témoigné depuis ce temps, en plusieurs rencontres, qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu en qui que ce soit une passion plus forte que celle que ce savant cardinal lui fit paraître pour la doctrine de cet auteur, ni une joie plus grande que celle dont il donna des marques, apprenant qu'on avait déjà banni presqu'entièrement delà Sorbonne le molinisme et toute grâce molinienne; qu'elle n'osait presque plus paraître, ni sur les bancs, ni dans les thèses des bacheliers, ni dans les écrits des professeurs, et que la doctrine de la prédestination gratuite, qui est celle de saint Augustin et de saint Thomas, et de la grâce efficace par elle-même s'y soutenaient hautement.
Cet entretien les fit entrer insensiblement en matière et examiner les manières différentes dont les disciples de saint Augustin et l'école de saint Thomas expliquent de part et d'autre le nom de grâce suffisante, et la diversité qui se trouve entre les thomistes et M. levêque d'Ypres, puisqu'étant unis dans les principes de la prédestination gratuite et de la grâce efficace, ils se trouvent extrêmement divisés dans les preuves avec lesquelles ils établissent leurs sentiments. Mais M. le cardinal de Saint-Clément, après avoir avoué qu'il se pouvait faire que ceux de son école poussassent un peu trop loin leurs principes, ajouta avec beaucoup de sagesse qu'il ne fallait pas que ceux que Dieu avait unis dans la connaissance et l'amour de la vérité se divisassent dans les moyens de la défendre; que ceux qui les allaient chercher jusque dans la philosophie n'étaient point blâmables, puisque les Israélites avaient pu se parer des habits des Égyptiens d'une manière qui était innocente, quoiqu'elle parût criminelle; mais que d'un autre côté, il ne prétendait nullement que ce qui ne doit être que l'accessoire dans les traités théologiques devînt le principal, et qu'il était juste que la philosophie se contentât du rang