‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 375 sur 522 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

son propre sens ne l'eût fait d'abord tomber dans l'illusion, et s'il ne se fût trompé lui-même pardesimaginationsgrotesques et des visions chimériques avant que de tromper les autres. Car le dérèglement de son esprit croissant à proportion de relèvement de son cœur, il s'imprima fortement cette pensée ridicule qu'il était destiné de Dieu pour prêcher un Évangile nouveau, et il a toujours été tellement rempli de cette idée fausse et impie que l'on peut dire qu'il en a fait le premier principe de sa conduite, et son unique religion ; tout le reste ne lui ayant servi que dévoile et de couverture parmi tant de changements et de révolutions.

Pendantqu'il portait à Bordeaux la robe de jésuite, les plus considérables de sa compagnie se laissèrent éblouir par l'éclat extérieur de ses bonnes qualités, et le P. Jacquinot', qui faisait alors la fonction de provincial dans leur maison de Guyenne, ayant appris que quelques-uns de leur corps l'avaient fait réduire à rentrer dans les exercices du noviciat,et y servir aux messes qui se disaient dans leur maison professe, il fît une sévère réprimande au supérieur qui avait donné cet ordre^ fit monter en chaire pour faire le catéchisme celui que Ton avait voulu humilier, et lui ayant commandé de prêcher trois jours la semaine, au petit couvent des Carmélites, il fut lui-même du nombre de ses auditeurs, et témoigna par ses larmes jusqu'à quel point il était touché de ses prédications.

Mais plus le sieur de Labadie acquérait de réputation dans le monde, et plus il était l'idolâtre secret de ses songes et de ses imaginations, qui étaient la seule règle de sa conduite. Non seulement il voulait vivre dans une entière indépendance, et n'être le disciple de personne, mais par une rêverie étrange il croyait être destiné de Dieu pour réformer toute l'Eglise par une voie extraordinaire, voulant être lui-même le Jésus-Christ de cette nouvelle Eglise dont il avait conçu l'idée. Et s'étant follement persuadé qu'il était revêtu de l'esprit même du Sauveur,et qu'il devait faire les mêmes miracles, il ne se mit plus en peine que de chercher douze personnes qui devaient être ses douze apôtres, et de leur distribuer l'esprit que chacun d'eux en particulier devait avoir ; son dessein était d'aller avec eux parmi le monde

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