CHAPITRE XV
Mauvais état des affaires de M. le cardinal de Retz à la cour de Rome. II s'en retire. Le roi donne une ordonnance pour le faire arrêter.
La peste qui affligeait la ville de Rome ayant obligé M. le cardinal de Retz de se retirer à Saint-Cassien, il conçut un très grand désir, dans le désordre de ses affaires, de se consacrer au service de ceux dont Dieu exerçait la patience par cette funeste maladie. Il en écrivit fortement au pape, et lui témoigna par une lettre latine que dans le déplaisir où il était de voir glacer si inutilement sa pourpre, et dans l'éloignement où il se trouvait de son épouse l'église de Paris, il avait tant de conflance en la grâce de Dieu et en la bonté que Sa Sainteté avait pour lui, que quelque téméraire que pût paraître cette entreprise, il espérait qu'elle lui réussirait, du moins pour le soulagement de quantité de personnes de mérite qui s'emploieraient plus utilement à quelque autre chose.
Il écrivit en la même langue à *** pour lui procurer de Sa Sainteté cette permission ; mais il ne la put obtenir, et il reçut le 21 de juillet une lettre de M. Rospigliosi, archevêque de Tarse et secrétaire du pape, qui lui fut envoyée le jour même par un courrier exprès, par laquelle il apprit plus que jamais le désordre de ses aff"aires à la cour de Rome. Car ce prélat lui mandait que par les dernières lettres qui étaient venues de Paris, Sa Sainteté ayant appris la nouvelle de la révocation que Son Éminence avait faite de son grand-vicaire, elle en avait été fort étonnée, parce qu'il ne lui en avait donné aucun avis, et qu'il n'était point à propos de prendre une résolution de cette nature qu'après y avoir pensé mûrement et avoir prévu tous les désordres qui en pouvaient arriver ; que toutes ces considérations en avaient fait concevoir à Sa Sainteté un ressentiment très vif, et [qu'elle] avait délibéré qu'il fallait s'y appliquer entièrement et y apporter un prompt remède ; que l'un de ceux dont elle s'était avisée était que Son Éminence révoquât tout à fait cette déclaration en ordonnant, ou plutôt en commandant que les choses demeurassent dans les mêmes termes où elles étaient avant qu'elle l'eût donnée; que
Sa Sainteté avait commandé que l'on dépéchât vers Son Éminence un courrier exprès pour lui mander qu'il lui plût révoquer cette révocation qui avait été publiée à Paris, et d'y envoyer par le même courrier un décret en forme authentique, parce qu'à moins que la chose ne s'exécutât sans aucun retardement, Sa Sainteté serait obligée de se servir de quelqu'autre remède.
Lorsque M. le cardinal de Retz eut reçu cette lettre, écrite en italien d'une manière si précise, il se trouva dans de nouveaux embarras tels que l'on peut bien s'imaginer; mais le parti qu'il prit, parce qu'il fallait répondre sur le champ, fut de ne se pas déshonorer à ce point-là par une révocation si prompte et si ignominieuse.
« H manda donc à Monsignor Rospigliosi ' qu'un moment avant qu'avoir reçu la lettre qu'il lui avait fait l'honneur de lui écrire, il avait eu par sa dépêche de Paris la nouvelle de la permission que M. l'official avait demandée par écrit à son nouveau grand-vicaire pour se faire sacrer, et qu'il la lui envoyait comme une chose qui, ce lui semblait, changeait absolument la face de l'afFaire, et qui le mettait hors d'état de le pouvoir plus rétablir, puisqu'il était absolument contre toutes sortes d'usages de l'Église gallicane qu'un évêque fût grand-vicaire d'un autre évêque; qu'outre cette raison, que Sa Sainteté lui avait fait l'honneur d'approuver quand il avait nommé M. Du Saussay au grand vicariat, il y en avait tant d'autres qui l'excluaient légitimement de cet emploi, que lorsque Sa Sainteté lui aurait fait la grâce de les considérer [il ne doutait point qu'elle ne] lui fît la justice d'approuver sa conduite dans cette occasion, puisqu'il ne l'avait réglée que sur toutes les règles anciennes et modernes de l'Église et sur les plus saints de tous les canons ; qu'il pouvait ajouter sur cela l'exemple de M. le nonce, qui avait rompu publiquement dans Paris avec M. l'évêque de Coutances, moins coupable que M. l'official, puisque celui-ci, contre sa propre conscience, avait employé, pour faire les ordres sacrés et les saintes huiles, un évêque irrégulier et excommunié par la seule force du droit, avec un scandale
1. Cette lettre, transcrite au style indirect, est de la plus haute importance ; on ne la connaît, ainsi que les deux suivantes, que par les Mémoires d'Hermant. Cf. Ghantelauze, Œuvres de Retz (collection de Grands Écrivains), tome VJ, p 244.