CHAPITRE XX
Suite des miracles de la Sainte Épine. M. le curé [de Saint-Séverln] prononce une sentence pour l'approbation du premier.
Pendant que les partisans des Jésuites conjuraient la ruine du monastère de Port-Royal et des personnes qui le conduisaient, Dieu s'expliquait tous les jours de plus en plus en leur faveur par une longue suite de miracles que la Sainte Épine y opérait à la vue de tout le monde.
Après le premier, qui fut fait en la personne de M^'^ Marguerite Périer, on rendit cette relique à M. de la Potherie, et il la garda pendant plusieurs jours dans sa chapelle. C'était la même relique, et néanmoins Dieu ne fit aucun miracle, ni chez lui, ni aux Carmélites, ni aux Ursulines où elle avait été portée. Mais comme ce serviteur de Dieu se vit accablé par le grand nombre de ceux qui venaient en son logis et qui troublaient sa solitude et son repos, il jugea que puisque Dieu n'avait fait aucun miracle par cette Sainte Épine qu'à Port-Royal, c'était là qu'il voulait qu'elle fût. Ce seul mouvement tout de foi et de piété le fit résoudre à l'y envoyer tout de nouveau, et à en écrire en ces termes à la Mère Agnès Arnauld, qui était alors prieure et maîtresse des novices, le 17* d'avril' :
ié Ces derniers mots : qui était alors prieure el tnattresse des novices ont été ajoutés au ms. par la Mère Le Féron.
« Ma révérende Mère et cousine,
« J'ai une très grande consolation et un contentement indicible d'avoir appris combien Notre Seigneur a été honoré et loué par ses épouses du miracle si grand etsi évident qu'il a opéré par cette sainte épine de sa sacrée couronne, et je crois que comme les esprits bienheureux inférieurs en gloire n'ont point de jalousie de ce que Dieu est plus hautement loué et glorifié par ceux qui sont au-dessus d'eux, mais au contraire en ont une grande joie ; je dois aussi, à leur imitation, me réjouir davantage de ce que cette sainte épine soit plus fermement, plus dignement, et par plus de personnes, servie en votre maison qu'elle ne le pouvait être en ma chapelle. Dieu a voulu que je vous la laissasse, puisque par elle il a fait un si évident miracle. J'en suis tout étonné en moi-même, lorsque je considère tout ce qui s'est passé, et la conjoncture en laquelle il est arrivé, vu que je pouvais vous la faire voir il y a deux mois, et [vous] me la demander, comme ont fait les Carmélites. Mais Dieu l'avait réservée pour ce temps auquel vous étiez menacées de plus grandes persécutions, pour relever vos esprits et vous donner une grande confiance qu'il ne délaissera point ses épouses. Et, ce qui est encore remarquable, [cela] est arrivé à l'une de vos petites filles lorsque l'on faisait courir le bruit, comme vous savez, qu'on voulait vous les ôter. Je trouve tant de choses si extraordinaires et si remarquables en cette faveur que Dieu vous a faite que je ne veux [pas] entrer plus avant en ce discours. Au reste, vous avez voulu mener une vie cachée et n'être connues que de Dieu, ne l'étant pas du monde, sinon que par les persécutions qu'il vous faisait; mais Dieu a voulu faire connaître au monde votre innocence, et que dorénavant on aille en votre sainte maison pour y recevoir des grâces de lui. »
Cette relique ne fut pas plus tôt revenue à Port-Royal que Dieu commença d'y faire par elle de nouveaux miracles. Cette arche sainte apporta ainsi le bonheur et la bénédiction en cette maison, parce que Dieu l'avait ainsi voulu, comme autrefois il avait voulu que l'arche d'alliance l'apportât, selon l'Écriture, dans la maison d'un pieux Israélite.
Une religieuse de la Maison- Dieu de Vernon, nommée
sœur Marguerite de Merçay, sœur de M. de Merçay, écuyer de la reine d'Angleterre et nièce de M. le commandeur de Merçay, ayant été près de deux ans sans pouvoir marcher qu'avec de grandes difficultés, aidée d'une autre ou soutenue d'un bâton, à cause d'une espèce de paralysie qui lui était tombée sur les jambes, pour laquelle elle avait usé de plusieurs remèdes sans aucun effet, et était même sortie de son monastère pour prendre des eaux de Rouen que le médecin croyait lui devoir être salutaires, sans en ressentir de soulagement. Enfin ayant été envoyée à Paris avec une de ses compagnes, et sa foi l'ayant portée à avoir plutôt recours à Dieu qu'à des remèdes humains dont elle avait éprouvé l'inutilité durant tant de temps, elle se fit mènera Port-Royal, pour honorer ' la Sainte Épine et y communier; ce qu'ayant fait, elle sentit un grand engourdissement dans les jambes qui lui fit craindre de ne se pouvoir lever de sa place. Mais sa foi et sa dévotion l'ayant portée à baiser encore une fois cette sainte relique, elle en ressentit à l'instant l'effet salutaire, s'étant trouvée aussi forte pour marcher, monter et descendre qu'avant qu'elle fût malade ; jusque là que s'en étant retournée peu de jours de là en son monastère, elle fit près d'une lieue à pied sans aucune incommodité, comme Mme Le Lectier, sa prieure, l'écrivik aussitôt à M, Mallet, chez qui ces deux religieuses avaient demeuré étant à Paris, et depuis la même prieure envoya son attestation avec celle du médecin et du chirurgien.
Mme Durand, femme de M. Durand, procureur de la cour, entre autres infirmités en ayant une principale qui était un vomissement continuel depuis deux ans dix mois, qui lui faisait rejeter toute sorte de nourriture, elle se fit porter à Port-Royal pour demander à Dieu par l'attouchement de la Sainte Epine la guérison de ce vomissement ; et elle l'obtint si entier, le samedi 18 juillet, après avoir baisé* la Sainte Épine, qu'ayant senti un changement en elle qui lui fit croire qu'elle était guérie, elle prit ensuite de la nourriture dans le monastère même, et au lieu qu'elle n'avait pu encore tenir celle qu'elle avait prise le matin, elle la retint alors sans peine, comme elle fit toujours depuis, sans avoir eu ni vomissement ni mal de cœur.