LIVRE XV
Une petite fille de treize ans, nommée Angélique, fille de M. Portelot, procureur de la cour, souffrait divers maux si étranges et si inconnus que nuls remèdes de la médecine ne les avaient pu guérir durant près de quatre ans ; elle avait eu des vomissements pendant six mois, puis la fièvre qui ne la quittait point, avec des convulsions horribleS;, et un retirement de deux vertèbres de l'épine du dos qui, n'étant plus à leur place naturelle, l'empêchaient de se pouvoir tenir en son séant, et l'obligeaient d'être toujours couchée plate, ayant la tête plus basse que les pieds, parce qu'en toute autre assiette elle souffrait d'extrêmes douleurs et jetait de grands cris, de sorte que pour la mener une fois à Notre-Dame des Vertus, on fut contraint de la faire porter toute couchée sur un petit matelas, dans une manne. Enfin n'ayant pu trouver aucune sorte de soulagement, le bruit des miracles qui se faisaient par la Sainte Épine à Port Royal porta sa mère à y faire une neuvaine, ce qui donna à la malade une grande confiance de guérir. Le dernier jour de la neuvaine, qui fut un mercredi 5 de juillet, sa mère lui ayant apporté des linges qui avaient touché la Sainte Épine, et la malade les ayant mis sur elle, une demi heure après, elle sentit un grand remuement en tout son corps, ses convulsions, qu'elle avait d'ordinaire cinq ou six fois le jour, et qu elle avait eues encore trois fois ce jour là avec de sensibles douleurs, cessèrent entièrement; la fièvre la quitta, et ses vertèbres s'étant remises en leur place, elle se mit en son séant, ce qu'elle n'avait pu faire depuis trois ans et demi, elle se leva, marcha par la chambre, se mit à genoux pour rendre grâces à Dieu, et deux jours après vint à Port-Royal se portant fort bien, ce qui continua toujours depuis, et fit venir chez son père grand nombre de personnes de condition qui furent les spectateurs et les témoins de cette merveille.
Une religieuse du monastère de Noyers en Bourgogne, nommée sœur Claude Marie de Saint-Joseph, qui depuis plus do deux ans étail étique et paralytique^ en telle sorte qu'elle avait même les pieds renversés, et que les genoux lui tremblaient sans cesse lorsqu'elle était assise, s'étant fait porter à l'église le dernier jour de la neuvaine qu'on faisait pour elle, elle entendit la messe assise, et s'étant fait mettre sur les jambes des liages qui avaient touché la
Sainte Épine, elle pria qu'on lui récitât tout haut la Passion de Notre Seigneur, et lorsque la sœur qui la lisait vint au couronnement d'épines et prononça ces mots : Ave Rex Judseorum, elle éleva son cœur à Dieu et lui demanda qu'il lui plût lui faire la grâce de l'adorer dans un autre esprit que celui des Juifs, puis qu'elle le reconnaissait pour son Dieu, son Roi et son Père, de qui elle attendait le secours dont elle avait besoin ; ensuite de quoi elle sentit une vertu secrète et divine qui se répandit dans ses jambes, qui remit ses pieds dans leur état naturel et raffermit tellement ses genoux, qu'elle se leva dans cet instant, et ayant marché toute seule jusqu'à la grille, se mit à genoux pour adorer J.-C. comme elle venait de [le] lui demander. Sa fièvre, son vomissement continuel et tous ses autres maux disparurent aussitôt. La surprise d'un si grand miracle fit jeter des cris de joie par les religieuses ; elle entendit toute une messe à genoux, et les ecclésiastiques et les magistrats étant venus au bruit de cette merveille, on en chanta le Te Deum, durant lequel celle qu'on avait apportée à l'église depuis deux ans se tint toujours debout, et depuis ce jour se trouva dans une si pleine et si entière santé que la maison en fit dresser une attestation signée d'elles toutes, au nombre de cinquante-cinq religieuses, et l'adressa à un ecclésiastique qui avait dit la messe pour elle à Port- Royal et leur avait envoyé ces linges.
Une des religieuses Ursulines de Pontoise, nommée sœur Marie de l'Assomption, qui avait été tourmentée durant huit mois d'un si horrible mal de tête et de si violentes et si continuelles douleurs en cette partie qu'elle n'avait de repos ni jour ni nuit, sans qu'elle pût tirer soulagement d'aucun remède, ni même d'une ouverture qu'on lui avait faite à la tête jusqu'au crâne, enfin ayant ouï parler des merveilles que Dieu faisait à Port-Royal par la Sainte Épine, y envoya des linges qui la touchèrent et qu'elle appliqua le 17 d'août 1656 à son mal, qui fut le premier jour de sa neuvaine. Et depuis ce jour elle sentit une si notable diminution de son mal, que le dernier^ qui fut le vendredi 25, toute la communauté en rendit grâces à Dieu avec elle, et que ce fut elle-même qui entonna le Te Deum qui y fut chanté ; ce qui porta les religieuses à envoyer à la Mère abbesse de Port-Royal une attestation de cette guérison