LIVRE XVI
lion une conduite aussi surprenante qu'était celle de cette république, qui avait toujours passé pour si politique etsi sage de cette sorte de sagesse que l'on mesure plutôt par les maximes du monde que par celles de la religion. On était surpris de voir une fermeté inflexible de plus de cinquante années se laisser vaincre lorsqu'on y pensait le moins. Il est vrai que le pape Alexandre VII avait voulu, dès son exaltation au pontificat, l'aire ce coup d'autorité en faveur des Jésuites quiétaient la plus naturelle inclination de son cœur. Mais n'y ayant pas trouvé son compte par cette voie, il avait eu recours aux civilités et aux prières, et la conjoncture de la guerre du Turc lui fut favorable pour y réussir. Car il est bien juste que cette société impérieuse asservisse à ses intérêts toutes les puissances du monde, et que la guerre et la paix lui soient tributaires. Comme il s'agissait de résister au Turc dans la Candie, peut-être que les Vénitiens avaient considéré ce que ces Pères disent d'eux-mêmes dans l'Image de leur premier siècle : quils naissent tous le casque en tête ; et c'était mettre sur pied une armée extraordinairement nombreuse, que d'acquérir tant de vaillants capitaines et tant de braves soldats de J.-C. Néanmoins ce renfort n'a pas fort avancé les affaires des Vénitiens, et l'événement a fait voir que cette grande force des Jésuites, qui consiste plus dans l'opinion des hommes que dans les avantages solides de ces Pères, s'est trouvée faible pour la conservalion de la Candie,
On a écrit depuis peu* que le duc Jean Pesane entraîna tous les suffrages des autres par le véhémence de ses raisons, et qu'on reconnut par là qu'un doge trop habile n'est pas commode à cette république. Une révolution si prompte ne surprit guère moins tout le monde que l'on fut étonné de la substance de la chose en elle-même. Car il semblait qu'il fallût beaucoup de temps pour remuer une aussi grande machine que ce sénat. Cependant la lettre que le pape lui écrivit sur ce sujet n'était datée que du 23 décembre, et la chose fut conclue à Venise le mois suivant, et connue
1. Histoire du Gouvernement de Venise, par le sieur Amelol; (note d'Hermaiit).
Abraham Nicolas Amelot de la Houssaye (1634-1708) est auteur d'un très grand nombre d'ouvrages. Celui dont parle ici Hermant est de 1676.
à Rome le 25 janvier. Nous rapporterons ici ce bref de Sa Sainteté dans sa langue même*.
Le titre de cette lettre pourrait être fort glorieux aux Jésuites, s'il l'était beaucoup à la mémoire d'Alexandre VII. Car qu'y a t-il de plus grand et de plus magnifique pour cette triomphante société, que de voir la capitale du monde, Home la royale, la consulaire, l'auguste et l'apostolique, engagée aux Vénitiens, en leur faveur avec tous ses trésors et ses reliques? L'empereur Baudouin, dans le désordre du siège impérial de Constantinople, avait autrefois engagé, en 1238, à ces mêmes Vénitiens, la sainte couronne d'épines de Notre Seigneur, pour une somme très considérable d'argent, et saint Louis ne la tirade leurs mains qu'après avoir consulté le pape Innocent IV, après la donation que cet empereur lui en avait faite. Mais le pape Alexandre VII ne consulta que son inclination pour les Jésuites quand il abaissa la dignité d'un vicaire de J-C. jusqu'à engager le siège et le centre de notre religion et de l'unité ecclésiastique afin d'obtenir des Vénitiens le rétablissement de ces Pères dans une ville d'où leurs esprits inquiets et factieux les avaient fait bannir au commencement de ce même siècle, quoique les autres religieux s'y fussent maintenus paisiblement. Ils pouvaient bien dire en cette rencontre, non seulement : C'est assez, Seigneur; mais aussi : Très Saint Père, c'est un peu trop. Ils ne se plaignirent pas néanmoins de cet excès de protection et de faveur, et c'est d'eux-mêmes que nous apprenons Theureux succès de ce bref si glorieux. Une lettre qui fut écrite de Rome le 29 du même mois de janvier en contient la relation conçue en ces termes :
« Le Sénat de Venise n'eut pas plus tôt ordonné que l'on reverrait le procès des Jésuites, que les réguliers et les séculiers qui nous faisaient parties renouvelèrent avec plus d'empressement leurs sollicitations, et les sénateurs qui avaient opiné contre nous recommencèrent avec plus d'artifices leurs brigues auprès des indifférents pour accroître leur nombre, et empêcher au moins que l'on ne déclarât nul le procès qu'ils n'avaient pu empêcher qu'on ne revît. L'audience à laquelle s'en devait faire le rapport se tint la veille de Saint-Sébastien, et fut si longue qu'elle dura