CHAPITRE XIll
Géaérosité de M. lévêque de Beauvais dans sa conduite et dans plusieurs de ses lettres.
Quelque injuste que fût le procédé du sieur Chaillou, doyen de Beauvais, contre son évéque et cinq ou six de ses confrères, il avait néanmoins raison de croire que ce prélat ne les obligerait point à la signature, ne le pouvant faire sans se déshonorer lui-même, et sans sacrifier à Tanimosité des Jésuites ces prêtres, que le seul zèle pour la défense de la vérité et de sa juridiction rendait odieux à ceux qui semblaient avoir juré sa ruine.
La manière dont ce généreux évêque avait reçu la lettre de l'Assemblée du clergé, quand elle lui avait été envoyée par l'abbé de Roquépine, l'un de ses agents, pouvait bien le confirmer dans cette pensée. Car il s'était contenté de lui répondre en ces termes le 16 du même mois :
« Monsieur,
« J'ai reçu depuis peu de jours, avec beaucoup de respect, le paquet que vous avez pris la peine de m'envoyer de la part de l'Assemblée, à quoi je n'aurais pas cru devoir être obligé de faire aucune réponse, comme l'on n'en fait pas d'ordinaire à ces choses là qui s'envoient par MM. les agents dans les diocèses, si vous n'aviez désiré que je vous assurasse de la réception de votre dépêche. Je le fais donc pour vous satisfaire et pour vous remercier de vos civilités, qui m'engagent à chercher tous les moyens possibles de vous témoigner par des effets que je suis véritablement, Monsieur, Votre, etc. »
L'intrépidité de ce prélat était soutenue par la tranquillité des chanoines engagés par l'ordre de la Providence dans la défense de sa cause. Car toute cette tempête que l'on excitait à leur occasion, et qui semblait les menacer plus qu'aucun autre du royaume, n'avait pas encore eu la force de leur faire perdre la tranquillité avec laquelle ils continuaient de prêcher, de catéchiser, de diriger les consciences et d'entendre les confessions, comme s'ils eussent été dans le plus grand calme du monde, sans abandonner ni leurs
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fonctions, ni leurs postes. On a encore la lettre orii^inale de l'un d'eux, qui mandait le 4 de mars à l'un des plus illustres solitaires de Port-Royal, son ami : qu'il avait su, dès le mardi, ce qui s'était passé le jour précédent dans l'Assemblée générale du clergé de France, au sujet de la cause de leur chapitre, et que Dieu lui avait fait la grâce de recevoir avec beaucoup de tranquillité et de joie une nouvelle si étonnante. Qu'il était étrange que cinq ou six prêtres qui ne se défendaient que par les lois du royaume, sans sortir de leur ville et de leur église, donnassent quelque inquiétude à tout le premier corps du royaume, ou du moins à ceux qui faisaient gloire de le représenter et qui formaient tous les jours des cabales nouvelles; que cela faisait voir ce que pourraient les évéques s'ils voulaient connaître leur force ; que la leur était inébranlable, ayant mandé à M. Taignier, docteur de la Faculté de Paris, son ami, qu'il était disposé à toutes choses.
Ces chanoines unis étroitement à leur évêque ne se trouvèrent point encore tout à fait abandonnés en ce temps-là. M. le président de Novion^ cousin germain de M. l'évéque de Beau vais, eut sur ce sujet une grande conférence avec M. de Marca, archevêque de Toulouse, lequel avait encore quelque peine de se commettre avec un de ses confrères qui avait pour proches parents des personnes des premières qualités de la robe et de l'épée, et qui avait établi sa réputation par l'exacte fidélité avec laquelle il s'était toujours acquitté des fonctions de son ministère. Ce prélat de cour était fâché d'avoir sur les bras des chanoines intrépides qui avaient pris le parti de poursuivre incessament leur appel comme d'abus, et il était trop instruit de Fusage du royaume pour ne point être convaincu que tout ce. qui s'était passé dans le clergé était insoutenable devant le Parlement de Paris, quand il viendrait à examiner ce différend selon les formes des procédures ordinaires.
D'ailleurs M. de Bellièvre, président, n'eut pas de peine à concevoir qu'il s'agissait des intérêts et de la juridiction de la compagnie dont il était le chef, et que l'on ne pouvait opprimer ces chanoines de Beauvais, appelants comine d'abus, sans ruiner l'un des plus beaux droits du premier sénat de tout le royaume ; et certainement ces prêtres que l'on voulait sacrifier à la passion des Jésuites auraient pu
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raisonnablement se promettre quelque chose de la protection de ce grand magistrat s'il eût vécu plus longtemps, mais les mémoires qu'on lui donna et qui furent aussi fournis à M. Fouquet, pour lors procureur général, par M. Du Gué de Bagnols, ancien maître des requêtes, ne servirent qu'à suspendre la décision de cette affaire pour quelque temps, atin que les défenseurs de la grâce de J.-C. et de l'autorité de leur évéque ne fussent redevables qu'à Dieu seul de leur conservation au milieu de tant d'orages et de lempéles, et que la honte apparente qui devait être l'effet naturel de leur oppression manifeste fiU suivie de l'avantage effectif d'un rétablissement d'autant plus glorieux qu'il y avait moins de lieu de l'espérer selon les règles ordinaires de la prudence. Comme cette première entrevue de M. de Marca avec M. le président de Novion n'avait encore rien produit, M. l'évêque de Beauvais, en remerciant ce magistrat, son cousin germain , des bons offices qu'il lui avait rendus en cette rencontre, s'en expliqua avec lui par une lettre où la générosité épiscopale paraissait assez pour trouver ici sa place. Voici ce qu'elle contenait :
Monsieur,
J'ai été averti par mes amis de ce qui s'est passé depuis peu de jours, dans une affaire qui m'est de la dernière importance. J'ai su les emportements de mes chanoines, qui ont été suivis de ceux de l'Assemblée ; j'ai aussi appris presqu'en même temps les peines que cette affaire vous donne parce qu'elle me touche, et que vous y avez déjà travaillé avec une vigueur digne de votre générosité, et avec une manière d'agir qui vous est toute particulière, et qui est aussi belle qu'elle est peu commune. Je vous avoue que de toutes les obligations dont je vous suis redevable, il n'y a rien qui me soit plus sensible que celle-ci, parce que c'est dans une occasion où je suis résolu d'aller jusqu'aux dernières extrémités, et de perdre plutôt la vie que de me rendre. J'ai très grand sujet de me plaindre de tout le procédé de CCS Messieurs de l'Assemblée, et des lettres qu'ils m'ont écrites, ayant pris parti contre moi pour des chanoines parce que je n'ai pas fait ce qu'aucun d'eux n'a non plus fait que moi, et parce que ces chanoines ont entrepris ce qu'aucun chapitre de France n'a entrepris. Et ne souffrez m 19
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pas, Monsieur, puisque vous avez la bonté de vous intéresser en cette affaire, que M. de Toulouse dise que je ne veux pas acquiescer aux décisions de l'Assemblée; c'est ce que je n'ai jamais fait paraître ; et que je protège des chanoines qui ne veulent pas se soumettre à la foi et à la doctrine de l'Église. Cela n'est pas vrai, et il n'est pas question de la foi de l'Église dans l'appel comme d'abus. Il est vrai que je protège les appelants parce qu'ils sont attachés à mes intérêts, qu'ils respectent et qu'ils soutiennent l'autorité que me donne mon caractère, que les autres méprisent et veulent abattre par un statut fait contre l'ordre et les règles de la justice, avec une violence et une malice insupportables; et aussi parce que je ne connais point d'ecclésiastiques dont la vie soit si chrétienne, la foi, la religion et la doctrine si pures que celle de ces chanoines appelants, ni qui travaillent plus utilement pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, ce qui leur cause de l'envie. Vous pouvez, Monsieur, assurer sans crainte que je suis parfaitement soumis à la constitution du feu pape; que je l'ai fait soigneusement observer; que je continuerai autant et plus exactement qu'aucun évêque de France ; que j'aurai le même soin pour le bref; [que] je ferai tout ce que je croirai nécessaire pour cela, et que si j'y manque, j'en veux répondre de ma tête. C'est tout ce l'on peut désirer de moi raisonnablement, et il n'y a point d'accommodement à faire en cette occasion. Que l'on ne nous demande rien, et nous n'exciterons point de trouble, Mais s'il faut plaider, ce doit être au Parlement, où je ferai voir le grand intérêt que j'ai en cette affaire, et que j'y dois être considéré comme la principale partie. Et certainement, si l'aveuglement et l'emportement n'étaient sans exemple dans l'Assemblée, si la cabale et la brigue n'avaient été furieuses, jamais l'on n'y aurait pris la résolution qui vous cause de la peine et dont j'ai très grand sujet de me plaindre. M. de Toulouse est homme d'expédient et de négociation ; mais il ne s'y faut pas fier, et il n'est pas moins dangereux qu'il est habile. Je ne sais si sa députation excitera la persécution bien rude contre moi ou contre mes chanoines ; je m'imagine pourtant qu'elle n'est pas fort à craindre, puisque vous nous défendez. Je dois croire plutôt que votre entremise nous garantira de l'orage et nous fera avoir un succès avantageux.