LIVRE XIV
comme un homme mort pendant son exil ; mais ils lui répondirent vigoureusement et le couvrirent de confusion en lui disant qu'il devait donc dire la même chose de M. le cardinal de Retz, qui était bien plus qu'en exil.
Après ces sollicitations, le samedi suivant, M. l'official étant en son siège, sur les onze heures du matin, après avoir entendu encore une fois M. Âmyot et les docteurs de Saint-Merry, ses parties, les renvoya leur disant qu'il verrait plus à loisir quel jugement il aurait à prononcer quand il aurait pris sur cela les conclusions du promoteur. Elles furent très sanglantes, et presqu'encore plus rigoureuses que celles que l'on prendrait contre des hérétiques. Enfin il ordonna sur les cinq heures du soir que ces prêtres s'abstiendraient de faire aucune fonction ecclésiastique dans la paroisse de Saint-Merry, suivant les défenses qui leur en avaient été faites par M. Amyot, leur curé, sous peine d'irrégularité en cas de contravention. 11 crut avec tout cela leur avoir rendu un service signalé pour n'avoir pas inséré dans la sentence les conclusions du promoteur, et couvrit par ce petit adoucissement l'injustice de son procédé, qui le rendait odieux à toutes les personnes équitables.
M. Amyot ayant obtenu cette sentence la leur fit signifier sur les sept heures du soir. Ils s'y soumirent à l'instant même et cessèrent de faire les fonctions de leur caractère dans cette paroisse, se contentant d'aller dire la messe en d'autres églises où on leur fit la charité de les recevoir.
La signification de cette sentence donna aux ecclésiastiques attachés à M. Amyot une entière liberté d'insulter à toutes les personnes de la paroisse qui avaient de l'affection et de l'estime pour ces prêtres opprimés. Ils eurent si peu de retenue qu'ils ne craignaient pas de rire publiquement à leurs yeux en pleine église. M. Amyot courut lui-même de tous côtés dans sa paroisse pour les décrier comme des hérétiques excommuniés, jusque là même que le frère de M. Duhamel le priant de recevoir un vicaire pour faire en sa place les fonctions de curé pendant son absence, cet homme emporté par la violence de sa passion refusa de recevoir qui que ce fût qui eût communication et intelligence avec lui, parce qu'il était persuadé que sa doctrine était hérétique, ajoutant qu'il voulait lui-même être son vicaire pour faire cette fonction en sa place et recevoir
tous ses droits qu'il lui ferait tenir par son clerc. Ainsi il se mit insensiblement en possession des deux portions qui font le revenu de la cure entière de Saint-Merry. Il chassa même un officier du chœur qu'il savait très bien n'être nullement instruit des matières contestées de la grâce, sous prétexte de quelque communication qu'il avait avec ces prêtres exclus des fonctions de sa paroisse, et parce qu'il y avait été installé par M, Duhamel; lui disant outrageusement qu'il ne pouvait souffrir sa secte hérétique, et que quand le roi même le prierait pour lui ou pour ses sectaires, il ne les recevrait point, ni lui, ni aucun d'eux. C'était là toute la modération de cet homme sage.
Dès que M, Duhamel, qui étaitalorsà Belesme* où il avait eu permission d'aller prendre des eaux, eut appris ce qui se passait dans sa paroisse, il les consola* par une lettre datée du 21 mars, par laquelle il leur mandait : « qu'il avait reçu les nouvelles de leur persécution, c'est-à-dire de leur triomphe et de leur gloire. Qu'il croyait que l'heure était venue en laquelle les puissances des ténèbres auraient le pouvoir d'exécuter leur vengeance et leur cruauté. Qu'ils avaient éprouvé ces paroles : E synagogis ejicient vos, et qu'ils étaient dans l'autre tribulation, savoir que leurs adversaires croyaient faire un grand sacrifice de les chasser, de les proscrire, et de les faire mourir. Que cela les obligeait de redoubler leurs vœux et leurs prières afin que Dieu leur donnât spiritum fortitudinis et consilii, pour avoir la modération qu'on doit avoir en ces rencontres, pour ne rien faire de bas et d'indigne de la grandeur de notre ministère et de la cause qu'on défend, et aussi de recevoir non avec faste, mais avec humilité la tribulation et les croix qu'il lui plaît de nous envoyer, puisqu'en effet, quoique nous souffrions pour la justice, nous sommes criminels d'ailleurs et fort grands pécheurs. Qu'il faut bien encore demander la modération qui est nécessaire pour ne pas tomber dans l'aveuglement de ceux qui regardent les fonctions du ministère comme un établissement temporel, et qui par conséquent souffrent d'étranges peines de le
1. On voit dans l'histoire de Duhamel par Treuvé qu'il fut exilé à Langres, puis à Quimper, puis à Bellesme ; sans doute Bellême (Orne).