LIVRE XVI o
paraître à ces messieurs les difficultés pour la signature comme insurmontables, et en cela, j'ose vous dire que vous exagérerez peu, puisque j'en découvris encore hier de nouvelles. Il est certain que si une fois on leur donne quelque espérance de ces signatures, ils ne voudront plus écouler aucune autre proposition; au lieu que si on leur fait connaître que cet expédient ne peut produire que trouble et que division dans l'Église, ou la destruction des personnes qu'ils croient eux-mêmes les plus capables de défendre par leurs exemples et par leurs écrits la morale chrétienne, ils se rendront plus facilement au parti du silence.
« La deuxième est qu'il ne s'agit point à présent de signatures; le pape n'en demande point; les grands vicaires n'en ont point demandé par leur mandement. Et il est à croire que le Parlement n'en exigera point, puisqu'il y a lieu d'espérer qu'il ne connaîtra point de cette aflfaire. Je ne vous fais point ressouvenir, Monseigneur, des autres raisons solides que vous nous dites, parce que je vous crois tout à fait incapable de les oublier et de ne les pas faire valoir avec toute la force avec laquelle vous vous en expliquâtes. Je vous avoue qu'elles m'enlevèrent et augmentèrent infiniment, j'ose vous le dire, la haute estime que j'ai toujours eue de votre mérite, et qui m'obligeait d'être par inclination, comme je suis contraint à présent de l'être par devoir, après les bontés que vous m'avez témoignées,
« Votre sans réserve et sans condition, etc. »
M, de Bagnols avait ajouté au dessous de sa signature les paroles suivantes : « M. le prince de Conti croit qu'il importe infiniment détenir secret l'écrit de M. d'Alet;M. de Ciron m*a promis de tirer soigneusement toutes les copies qu'il avait données de cette réponse. Si vous trouvez à propos d'en faire à ce billet, vous pouvez vous en expliquer au porteur, c'est un homme de confiance et d'intelligence en ces matières... »
11 parlait de M. Thaumas* son domestique et son ami tout à fait intime, qui ayant rendu ce billet ce matin même sur les onze heures à M. l'archevêque de Rouen, ce prélat le lut
1. Clauiie Thaumas (1621-1681), ancien greffier au Chàtelet de Paris et ami dévoué de P. R., fut arrf'té eu 1680, enfermé à !a Bastille, puis exilé à Qaimper où il mourut.
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en sa présence et lui dit deux choses : la première, qu'il était bien aise d'avoir une parole précise de MM. de Port- Royal pour pouvoir agir secrètement et avec fruit ; la deuxième, qu'il [serait] bien aise de savoir si autre que loi ne s'était point entremis dans cette négociation.
Ce fut ce qui obligea M. de Bagnols de l'en éclaircir par un autre billet qui lui fut porté le soir même sur les six heures, et laissé à son suisse, dans un paquet, avec la dix-huitième Lettre provinciale.il contenait ce qui suit : « Ce mercredi,
« Vous pouvez. Monseigneur, vous assurer de la parole que vous souhaitez. J'ai vu nos amis, ils consentent de la donner ; mais ils croient, comme j'avais l'honneur de vous le dire, qu'il importe infiniment que leur résolution soit secrète, que la proposition du silence soit faite par vous comme sans aveu, et en telle manière qu'elle soit plutôt prise pour un moyen de réduire nos amis à ce que le pape désire que pour les sauver de la persécution dont on les menace. Et afin que vous commenciez d'avoir une preuve considérable de la parole précise qu'on veut vous donner, je vous envoie une pièce qui pourrait en tout événement justifier leur conduite, et qu'ils sont pourtant résolus de faire supprimer en cas qu'on les laisse en paix.
« Je puis encore vous assurer, selon le désir que vous témoignez en avoir, que personne que vous ne s'est ingéré de cette négociation, et qu'on n'a garde de s'en remettre à un autre, puisqu'outre le respect que l'on doit à votre engagement, on est très persuadé que personne n'est plus capable que vous d'y réussir... »
Dès le soir même, M. de Rouen vint chercher M. de Bagnols, et ne l'ayant pas trouvé, il fit paraître à M. Thaumas qu'il avait de la joie de la confiance que l'on prenait en lui. ■ Le lendemain jeudi 26, il revint sur les neuf heures du matin, et ayant trouvé M. de Bagnols, ils entrèrent ensemble en matière. M. de Ciron y dina ce jour là même.
Le vendredi 27, M. de Rouen écrivit à M. de Bagnols ce billet dont on a encore l'original :
« Je vous prie de m'attendre sur les deux heures et demie, parce que la matinée m'a fourni de quoi vous entretenir. Je vous y mènerai M. de Ciron.
' « François, archevêque de Rouen. »