LIVRE XVll
s'informer des mérites et des démérites des parties, et de prononcer un jugement équitable, éloigné de toutes sortes de passions et de partialité; que c'était un extrême déplaisir et une très sensible douleur pour ceux qui, faisant une sérieuse attention sur le dérèglement visible des Jésuites et le zèle très religieux de leurs adversaires les disciples de saint Augustin, voyaient l'exaltation des uns et l'avilissement des autres. Que ceux qui justifiaient leur innocence et accusaient les crimes des autres étaient dans l'oppresT sion, pendant que ceux qui n'avaient aucun fondement solide pour se défendre, ni aucune raison solide pour justifier leurs excès étaient dans l'éclat et dans l'autorité; que cette inégalité si visible faisait dire à plusieurs que l'on voyait régner manifestement l'injustice sous le nom de ceux qui devraient procurer la paix à l'Église ; qu'il était impossible que ces persécutions durassent encore longtemps à moins que d'avoir quelque autre prétexte; et que ces raisons l'obligeaient de supplier M. le nonce de considérer si la plus grande gloire de sa nonciature serait d'exécuter sans autre considération ce qui lui serait envoyé de Rome, et s'il ne serait pas plus à propos d'examiner auparavant ce qui en pourrait arriver, et si les Français sont des esprits à laisser perdre ce qu'ils ont su garder jusqu'à présent.
Pendant que tout Paris attendait avec impatience quel serait le résultat de la proposition de M. de Martigny touchant l'assemblée des chambres, M. Brunetti, étant allé voir M. le nonce le 15 mai, ce prélat lui dit que c'était contre son sentiment que Ton s'était adressé au Parlement pour y faire recevoir la bulle, et qu'il s'en était plaint comme d'une chose contraire à l'autorité du pape, qui n'avait pas besoin de cela pour se faire obéir. M. Brunetti lui répondit que l'on ne croyait pas cela en France; et que l'on ne déférerait jamais à la bulle si le Parlement n'autorisait ce qui serait envoyé de Rome. Et sur cela il prit la liberté de lui demander pourquoi exiger des souscriptions. A quoi M. le nonce répliqua qu'il en fallait nécessairement, qu'il n'y avait point de réception ni d'exécution de bulle sans cela; mais qu'il n'était pas besoin du Parlement. Le gentilhomme siennois lui répliqua que ces souscriptions étaient ce qui choquait le plus le Parlement; que pour les personnes, il en connaissait beaucoup qui ne signeraient jamais pour le
point de fait, qui devant les juges diraient : « Si vous me faites venir pour me condamner, voilà ma tête ; si c'est pour m'écouter, voilà mes raisons. Qu'au reste, il y aurait appel comme d'abus au Parlement; qu'il avait tremblé quand on avait parlé de l'assemblée des chambres; que ce prélat devait bien rendre grâces à Dieu de ce qu'elles ne soient pas assemblées, car si elles l'avaient été, l'autorité du pape était ruinée en France. « Mais, répliqua M. le nonce, cette huWe regarde la foi. — Point du tout,dit M. Brunetti, rien que le fait, savoir si les propositions sont dans Jansénius. Or ses défenseurs soutiennent qu'elles n'y sont pas et il y a apparence qu'ils ont raison. » Sur cela M, le nonce fit une instance et dit : « Voilà un drap noir, vous et moi disons qu'il est blanc, le pape dit qu'il est noir. Un tiers qui n'en a pas de connaissance, ne doit-il pas plutôt croire le pape? » M. Brunetti, tirant un grand avantage de cette comparaison, répondit : « Oh ! Monseigneur, je suis ravi de cet exemple ; il y a une grande différence ; car ce tiers ne sait pas que ce drap est noir ; mais ces gens ici savent que les propositions ne sont pas dans Jansénius : Quœsiverunt et non invenerunt ; ils le montreront; cela aura, des suites. La dix- huitième Lettre Provinciale n'est rien auprès de ce qui viendra; la dix-neuvième et la vingtième seront bien autre chose. » M. le nonce lui témoigna qu'il avait lu la dix-huitième le jour précédent; mais que l'on y pouvait bien répondre en quatre mots ; qu'il y avait dans les canons des choses plus fortes que ce que l'auteur avait dit; qu'il estimait que c'était un homme d'un grand esprit; mais que les Jésuites lui répondraient bien : « Oui, monseigneur, lui répartit M. Brunetti, à la dix-huitième comme aux autres. Les Jésuites y perdent beaucoup de leur estime, ils commettent aussi trop celle du pape; il est fâcheux qu'il n'agit en tout ceci que par leur esprit, eux qui sont les propres parties. Il n'y a justice contre eux, ni au Saint Siège ni au clergé. »
M. le nonce l'avouant répondit qu'il leur avait parlé comme il fallait il n'y avait que trois jours; qu'il était vrai qu'ils commettaient trop l'autorité du pape ; qu'il fallait se plaindre d'eux au pape même. Mais pour ce qui était de la bulle, puisqu'on était si engagé, il fallait aller plus avant; qu'il fallait la faire souscrire; mais non par le Parlement. Sur