LIVRE XVII
vicaire deux billets par lesquels on lui mandait que plusieurs personnes avaient été scandalisées de ce qu'en administrant ces deux sacrements à ce malade, il avait oublié de lui demander s'il croyait au pape. Mais ce vicaire^ lui répondit, comme il le devait, que lui ayant demandé tout ce qui est porté sur son rituel, M. de Bagnols lui avait donné sur chaque article toutes les assurances qu'il pouvait désirer de lui, et qu'il en était entièrement satisfait, n'ayant point vu de chrétien plus soumis que lui aux ordres de la divine Providence. En effet ceux qui assistèrent jusqu'aux derniers accès de son agonie virent en lui non seulement de la résignation, mais aussi de la joie de sortir de celte vie mortelle, et une profonde adoration de la toute-puissance de Dieu, qui est le maître absolu de toutes choses, et particulièrement de la vie et de la mort des hommes. Il ne pouvait souffrir que ses amis lui témoignassent de la peine de cette séparation, et il les priait de demander à Dieu qu'il eût la bonté de le retirer à lui au lieu de faire des prières pour sa guérison. Jl souffrait de grandes douleurs par les accès violents d'une fièvre continue et ardente de huit ou neuf jours causée parles peines d'esprit et de corps que l'amour de la pénitence lui avait fait embrasser sans relâche depuis quïl avait pris la résolution d'être tout à Dieu, sous la conduite de M. Singlin. Dans tout ce temps là, outre toutes les agitations continuelles de son esprit pour les affaires de la vérité, il pratiquait les plus grandes austérités, non seulement en retranchant tout ce qui se pouvait faire humainement de sa nourriture et de son sommeil, mais aussi en affligeant son corps par un très rude et très âpre cilice ; et cela l'avait tellement desséché que tous les remèdes et les rafraîchissements dont on se servit pour son soulagement ne furent pas capables de ralentir l'ardeur de sa fièvre. Mais la violence de son mal ne lui arracha aucune plainte de la bouche, et il garda un profond silence jusqu'au tombeau. Il rendit son âme à Dieu dans cet esprit de paix et de pénitence le 15 mai, sur le midi.
Son testament sera un monument éternel de sa haute piété, et fut digne de la vie toute chrétienne qu'il avait menée depuis qu'il était entré dans la voie royale de la pénitence. Possédant soixante mille livres de rente, il en faisait un saint usage parles grandes aumônes qu'il répandait sur les pauvres; il payait la taille des villageois de ses
terres; faisait élever auprès de ses enfants cinq ou six autres enfants de condition, mais pauvres; prévenait les besoins que les deux maisons de Port-Royal pouvaient avoir de sa bourse ou de son crédit, et rien n'égalait l'affection sainte qu'il avait pour les filles de ce monastère.
Après que son corps eut été porté à Port-Royal des Champs, on fit son service à Saint André des Arts, où M. de Bréda se contenta de faire la dernière cérémonie. Les Jésuites, qui ne pouvaient souffrir en sa personne un défenseur de la vérité de cet esprit, de ce mérite et d'un aussi grand crédit que ses rares qualités lui avaient fait acquérir dans le monde, le déchirèrent après sa mort par leurs calomnies ordinaires, et publièrent quelque temps après dans Grenoble que M. le curé de Saint-André avait refusé à son corps la sépulture ecclésiastique. Ils chargèrent horriblement leur conscience en répandant une imposture si noire contre un magistrat de si grande probité. Mais cela ne servit qu'à confirmer toutes les personnes équitables dans la créance dont elles sont prévenues ensuite d'une infinité d'exemples que cette compagnie, qui affecte de porter le nom du doux et charitable Jésus, ne sait ce que c'est que de pratiquer le commandement qu'il a fait à tous ses disciples de pardonner à leurs ennemis; et M. de Bagnols ne l'ayant jamais été de leurs personnes, une animosité si irréconciliable fut un scandale prodigieux.
Il fut enterré dans la nef de l'église de Port-Royal des Champs, vers le chœur des religieuses. On y voyait sur sa tombe une inscription latine'.
Le mercredi 16 mai, qui était le jour que M. le président de Nesmond avait marqué pour rendre aux députés des cinq chambres des enquêtes la réponse de la cour sur l'enregistrement des déclarations et des constitutions, M. Du Tronchayde Martigny, le plus ancien de ces députés, ne manqua pas de se rendre avec ses collègues dans le cabinet de la première, dès sept heures du matin. De là il envoya M. Sallo, l'autre député de sa chambre, vers M. de Nesmond pour le sommer de l'exécution de sa parole, et ce président, qui était toujours à la tête du Parlement depuis la mort de M. de
1. Cette épitaphe, composée par Hamon, est actuellement dans réglise de Magny-les-Hameaux, paroisse de Port-Royal. V. Finot, Port-Royal et Magny, p. 28-3.
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Bellièvre, les fit prier par le greffier Guyet de le venir trouver au greffe de la grand'chambre.
Lorsqu'ils y furent arrivés, il leur dit qu'il leur continuait la parole qu'il leur avait donnée de ne rien délibérer en celte aflaire sans leur participation pendant les trois semaines suivantes, y comprenant celle qui courait alors; de sorte que depuis ce moment là, les plus éclairés furent persuadés qu'il ne se ferait rien au Parlement pendant la campagne de cette année. Mais on croyait en ce temps-là que cette affaire se conduirait par la voie du conseil.
On apprit en ce temps-là les mauvaises intentions du cardinal Mazarin sur cette affaire, non par la considération de la doctrine, car il était persuadé que dans le fond ils n'en avaient point d'autre que celle de l'Église, mais par la vue de ses intérêts personnels; parce qu'il les croyait attachés aux intérêts d'un prélat proscrit qu'il voulait pousser à bout. Car on apprit d'une lettre de M. de Boulogne, écrite le 12 de ce mois à M. Le Gentil, vidame de Reims, l'un des députés de l'Assemblée, qu'étant à Montreuil sur la Mer, il avait accusé cet évêque d'avoir été le promoteur de tout ce qu'on avait tâché de faire pour M. le cardinal de Retz, disant que cet archevêque de Paris n'était qu'un brouillon qui ne pensait qu'à remuer, qu'il lui avait voulu donner six vingt mille livres de rente pour l'indemniser de l'archevêché de Paris, mais qu'il ne les avait pas voulu accepter, parce que le poste de Paris était plus propre à brouiller; que ce cardinal avait eu depuis peu à Milan une conférence particulière avec le gouverneur, et qu'il n'avait point d'autres amis que les jansénistes. Cette dernière imagination faisait tout leur crime; et il leur en fit ressentir tous les effets à la fin de la campagne en continuant ce qu'il avait déjà commencé l'année précédente par la censure de M. Arnauld.