CHAPITRE VI
Lettre écrite par uu iucoauu à M. de Marca, archevêque de Toulouse, pour lui demander l'explication du sens de Jansénius. Excès d'un régent de cinquième des Jésuites d'Orléans. Prône de M. Amyotpour la Pentecôte. Lettre laline d'un anonyme à M.d'Andllly.
Tout ce qui se passait de plus fâcheux à Rome et à Paris contre les disciples de saint Augustin étant l'ouvrage de M. de Marca, auteur des deux dernières déclarations que l'on voulait faire enregistrer au Parlement, un inconnu crut s'en devoir éclaircir par une lettre qu'il écrivit à cet archevêque de Toulouse ; et il jugea le devoir consulter comme un oracle touchant le sens de Jansénius, que le pape avait condamné par sa bulle sans l'expliquer. Cette lettre datée du 21 mai n'ayant jamais été imprimée peut bien être insérée en cet endroit. La voici:
« Monseigneur, « Comme je me souviens avoir lu dans la sainte Bible que les lèvres du prêtre gardent la science, et que c'est de sa bouche que Dieu nous a ordonné d'apprendre sa loi, j'ai cru que dans une difficulté qui me presse sur ce sujet, je devais recourir à vous qui portez dans l'Église cette qualité par éminence, et de qui j'ai tout sujet d'espérer que vous ■ ne refuserez pas d'éclairer mes ténèbres de vos lumières, et mes doutes de vos sages conseils. J'allai hier, selon ma conscience, au prône de ma paroisse, où j'entendis la publication de la bulle de Notre Saint Père le pape Alexandre VII, J'y remarquai que, selon ses propres termes, elle a été faite pour confirmer et éclaircir davantage une autre bulle précédente que le pape Innocent X avait fulminée contre les cinq propositions. Dieu m'ayant fait naître par sa miséricorde dans l'Église catholique, apostolique et romaine, m'a imprimé en même temps un profond respect pour tout ce qui vient du Saint Siège, et je me croirais coupable d'une grande faute si je m'écartais dans le moindre point des sentiments et des ordres du Souverain Pontife, que je sais et crois comme un article de foi être le chef de cette Église et le suprême vicaire de Jésus-Christ Ainsi je sens dans mon cœur une forte résolution d'obéir précisément à
LlVRli XVII 417
l'une ou à l'autre bulle, et j'abhorre comme un poison mortel ces cinq propositions dans la manière qu'elles ont été condamnées. Et parce que je reconnais que le pape les a condamnées dans le sens de Jansénius, je ne voudrais pas, pour quoi que ce fùt,soutenir ce sens non plus que ces propositions. Mais je vous avoue, Monseigneur, que ce sentiment de respect où je suis et où je veux être toute ma vie m'est un sujet de nouvelles peines; et autant que j'ai de dessein de les condamner dans le sens de Jansénius qui est condamné, autant ai-je de crainte de les soutenir en cette sorte contre mon intention. Car pour ce qui est des propositions en elles-mêmes et selon leurs termes, Notre Saint Père le pape les a marquées si clairement que personne ne les peut ignorer, et si j'avais été assez malheureux pour en avoir reçu quelqu'une, je serais maintenant sans excuse en les soutenant, et je ne pouri'ais plus me défendre d'un violement manifeste des ordonnances de l'Église. Mais ce qui m'inquiète est que le pape a condamné ce sens sans distinguer quel il est, de sorte que n'étant pas connu, il est malaisé de l'éviter, et il peut même arriver qu'on y tombe sans y penser. S'il lui avait plu de condamner ces propositions en toutes sortes de sens, quels, qu'ils puissent être, il me semble que je serais hors de peine ; je verrais nettement ce qu'il faudrait condamner et ce qu'il faudrait croire : je n'aurais qu'à détester ces propositions en toutes manières et sans réserves; par là je serais à couvert, et ma foi en sûreté. Mais puisqu'il restreint leur condamnation au sens de Jansénius, il me donne lieu de soupçonner qu'il y a doncquelqu'autre sens, lequel il ne voudrait pas condamner, étant visible que s'il les avait crues mauvaises en tous sens comme en celui là, il aurait déclaré qu'il les condamne en tous sens, ce qui aurait arrêté tous les esprits et oté tout sujet de contestation; au lieu que s'atlachant au sens de Jansénius, il fait clairement voir qu'il n'y a que ce sens là qu'il condamne, et que c'est aussi celui qu'on doit condamner ; mais il donne à penser en même temps qu'il y en a quelque autre secret qu'il estime innocent et auquel il ne touche point. Ur l'importance est ici de savoir bien distinguer le vrai d'avec le faux, pour ne point condamner celui-là et soutenir celui-ci ; puisque c'est une égale nécessité de s'attacher à la vérité et d'éviter le mensonge. Quelle m 27
est donc, Monseignenr, la vérité qu'il faut soutenir? Quel est le mensonge qu'il faut éviter? Quel est le sens innocent qui se pourrait trouver dans ces propositions bien expliquées et que le pape n'a point improuvé, afin que je ne l'improuve pas non plus que lui? et quel est cet autre sens hérétique de Jansénius que le pape à condamné? Marquez le moi, s'il vous plaît, afin que je le condamne pareillement. Certes, Notre Très Saint Père nous ayant fait publier sa bulle, il entend que nous la suivions comme une règle de notre foi; et puisqu'il n'a pas voulu marquer ces deux choses si nécessaires pour lui pouvoir rendre l'obéissance que nous lui devons, il ne faut point douter qu'il ne nous ait voulu obliger par là de recourir à messeigneurs les prélats, comme à nos pasteurs et aux oracles que nous devons consulter pour recevoir un éclaircissement de leur bouche. Parmi beaucoup de choses très claires qu'il a comprises dans sa bulle, il a voulu sans doute mêler ce secret inconnu au peuple, tant afin d'imprimer plus d'estime et de révérence pour ses décisions, qu'afîn d'humilier les fidèles sous la main des princes de l'Église en des occasions de cette importance. Car sa dignité ne lui permet pas d'ignorer les grands inconvénients qui arriveraient si nous ne pouvions espérer de plus grandes lumières, ni savoir par quelque voie que ce fût quel est ce sens hérétique de Jansénius qu'il a condamné. 11 est impossible qu'il ne voie pas que tel pense être fort éloigné de l'erreur qui en serait fort proche ; que celui qui croirait être dans le sens véritable et qui n'a point reçu d'atteinte, se trouverait peut-être dans le sens de Jansénius qui est condamné comme hérétique ; et que, de peur de tomber dans un mensonge en soutenant le sens de Jansénius, on quitterait peut-être une vérité certaine. Jugez, Monseigneur, quelle horrible confusion serait celle-là, ou quel déplaisir pour moi, qui veux vivre et mourir dans la foi de l'Église, si je prenais l'un pour l'autre ; si pensant éviter le sens de Jansénius que le pape a condamné, j'y allais tomber malheureusement; si ayant toujours eu un si grand désir de me tenir inviolablement attaché à la doctrine du Saint Siège, j'allais m'en diviser par ignorance, faute d'instruction, ou en soutenant le sens qu'il a condamné comme hérétique, ou en condamnant quelque autre qu'il tiendrait pour catholique et pour orthodoxe. Plutôt que