LIVRE Wll
quelques uns des magistrats. Mais les bourgeois, qui font le principal membre de ce corps, s'assemblèrent aussitôt et députèrent vers feu M. de Gramont' que ce jésuite avait surpris en lui faisant entendre que presque toute la ville agréait cet établissement. Six des plus considérables d'entre les magistrats se joignirent aussi à ces bourgeois, et tous ensemble détrompèrent [si bien] ce magistrat, en lui faisant voir combien la prétention des Jésuites serait préjudiciable à la ville de Bayonne, que le Père Bail reçut un ordre précis de s'en retirer au bout de trois jours; et comme son orgueil l'empêcha d'y déférer, la ville députa vers lui des personnes fort considérables pour lui enjoindre une seconde fois de sortir, ce que refusant absolument de faire, il en fallut venir à la force.
Le Père Coton ne laissa pas de renouveler encore en 1614, quoiqu'avec moins de violence, cette proposition. Sous prétexte d'un voyage qu'il faisait à Loyola, il séjourna à Bayonne; et dans les visites particulières qu'il rendit aux principaux des bourgeois, il sonda leurs cœurs ; mais les ayant trouvés fort opposés à ses désirs, il se retira tout doucement.
Le dessein des Jésuites, qui paraissait comme assoupi par tant de rebuts, se réveilla l'année suivante 1615. M. le duc de Guise, leur ami, étant venu conduire sur la frontière M"* Elisabeth de France, depuis reine d'Espagne, ils crurent que la ville de Bayonnene pourrait refuser leur établissement à un si puissant intercesseur. Mais quelque chaleur qu'il employât pour le faire réussir, il ne put se défendre contre les raisons que les députés des bourgeois lui représentèrent, et il les trouva si fortes et si pressantes qu'après les avoir traités avec beaucoup de civilité, il conseilla aux Jésuites de ne plus penser à cette affaire. L'obligation qu'ils lui avaient ne fut pas capable de leur donner de la docilité et du respect pour un conseil de cette importance. Ils s'adressèrent à Madame môme, sans lui témoigner qu'ils en avaient déjà parlé à M. de Guise, et ils voulurent engager Son Altesse Royale à cet établissement, pour lequel ils protestèrent
lui ait fait bien de l'honaeur eu cherchant à le faire couuattre hors du pays basque, théâtre de ses exploits.
1. Sans doute Antoine de Grammoiit, père du maréchal, et gouverneur de la Navarre, du Béarn et de Bayonne.
qu'ils lui seraient redevables d'une obligation éternelle s'ils pouvaient par sa recommandation obtenir le logement d'une petite chapelle de Saint-Thomas toute ruinée et voisine du collège. Cette princesse, qui était naturellement bienfaisante, en parla, avec beaucoup d'affection aux magistrats et aux bourgeois en présence de MM. de Vicq et de Bélesbat, conseillers d'État, qui l'accompagnaient dans son voyage. Mais étant instruite parla bouche de ces habitants de ce qui s'était pasbé dans cette affaire, et persuadée par leurs raisons, elle se rendit d'une manière très obligeante à leurs prières, tant par son propre mouvement que par l'avis de ces deux conseillers d'Etat, et comme la ville remit en la disposition de Son Altesse Royale la chapelle dont il s'agissait, elle y établit de sa main les Capucins.
On aurait cru après cela que les Jésuites auraient dû renoncer pour jamais à leur établissement dans Bayonne. Mais comme il suffit qu'ils aient une fois conçu un dessein pour ne s'en départirjamais,lesPèresDuFresneet Chalosse* vinrent en 1653 aux environs de cette ville, sous prétexte d'une mission mendiée; et le Père Du Freine ayant prêché dans la paroisse Saint-Étienne, ils se glissèrent ensuite jusques au Saint-Esprit, qui est un lieu proche de la ville. Là ils commencèrent àcabaler, à s'insinuer dans les esprits de quelques femmes, puis en ceux de quelques bourgeois; et enfin ils gagnèrent la plupart du corps des magistrats, et causèrent dans la ville une division qui la mit souvent en état d'eu ressentir des effets funestes.
Le Père Du Fresne, enflé de ce premier succès, forma le dessein de s'emparer du collège, qui était alors dépourvu de régent et de principal ; et pour y réussir plus aisément par le moyen de ceux qu'ils avaient engagés dans son parti, ils résolurent de faire faire une assemblée de la bourgeoisie seulement, sans y appeler le peuple suivant la coutume. Mais cet artifice tourna à leur confusion ; car -ayant passé à la pluralité des voix dans celte assemblée que pour rétablir le collège on y mettrait une communauté, sans spécifier quelle elle serait, quoique le dessein caché fût d'y établir des Jésuites, un des conseillers populaires s'opposa formellement à cette délibération, remontrant que des établisse-