‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 282 sur 412 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

Celte proposition ayant été rejelée comme extravagante, il monta en chaire, non pas pour y prêcher les vérités de l'Évangile, mais pour y publier mille faussetés et mille calomnies contre le^ plus gens de bien de la ville ; et ne se contentant pas de déchirer les vivants parce qu'ils s'opposaient généreusement à l'exécution d'un dessein qui allait à la ruine de leur patrie, sa rage le porta jusqu'à vouloir noircir la mémoire des morts, en traitant comme hérétique feu M. l'abbé de Sainl-Cyran,dont la sainteté de vie, jointe àl'éminence de sa doctrine, est révérée de toutes les personnes de vertu et de piété, et fait un des plus grands ornements de la ville de Bayonne laquelle, quoique très catholique, cet insolent déclamateur traita ensuite comme une seconde Genève. Ce qui causa un tel scandale et donna une telle indignation à tout le monde, que même ses plus affidés ne purent s'empêcher de témoigner qu'ils en étaient fort mal satisfaits. Mais ce Père, au lieu de concevoir du repentir d'avoir ainsi profané la chaire de vérité et abusé d'une manière si étrange et si odieuse de la sainteté de son ministère, employa le Père Colomban, l'un de ses compagnons et non moins séditieux que lui, pour prêcher diverses fois les mêmes choses dans la chapelle d'une métairie d'un de leurs plus confidents.

Depuis ce temps là, les Pères, au lieu de s'appliquer à procurer cette sainte union des cœurs si recommandée par la propre bouche du Sauveur du monde, et qui est la grande marque du christianisme, travaillèrent avec tant de soin à diviser les maris d'avec les femmes, les pères d'avec les enfants, les frères d'avec les frères, que les gens de bien furent contraints de déplorer les effets funestes tîe cette opposition entre ceux qui sont doublement obligés, tant par les lois de la nature que par celle de la grâce, à n'être qu'un cœur et qu'une âme; et ce malheur aurait passé encore plus avant si Dieu n'en eût arrêté le cours.

M. le maréchal de Grammont', gouverneur de Bayonne, y étant arrivé, le Père Du Fresne reprit courage et le pressa tellement par ses importunités continuelles qu'il le fit résoudre à proposer de" nouveau l'établissement de ceux de sa compagnie. Ainsi le 6 juillet 1656, on convoqua une

1. Antoine de Grammont (1604-1678), duc et pair, gouverneur de la Navarre et du Béarn, maréchal de France en 1641.

quatrième assemblée générale où, à la réserve de onze personnes qui même ne convenaient point entre eux d'opinion, tous unanimement conclurent à l'exclusion des Jésuites, et que ce seigneur serait supplié de faire sortir de la ville ces perturbateurs du repos public. Douze députés des plus remarquables d'entre toutes les conditions ayant rapporté à M. le maréchal de Grammont ce sentiment général de l'assemblée, il ne parla plus de cet établissement et se confirma dans la résolution qu'il avait prise, et le Père Du Fresne lui ayant écrit et confirmé de vive voix le jour précédent qu'il avait résolu de se retirer parce qu'il prévoyait quelle serait l'issue de l'assemblée, ce seignenr augmenta la satisfaction qu'il en avait eue.

Mais la prétendue retraite d'un jésuite si emporté n'était que le commencement d'une nouvelle supercherie; car ne pouvant être reçu dans la ville, i) voulait s'emparer de ses dehors pour l'assiéger et être toujours en état de continuer la pointe de son dessein, .\insi, ayant obtenu de M. le maréchal de Grammont la permission de bâtir une petite chapelle et un petit corps de logis dans le bourg du Saint Esprit, qui est hors de l'étendue du gouvernement de Bayonne, il se mit à y travailler puissamment, et un bourgeois de ses confidents lui demandant comment il prétendait fournir à cette dépense et à la subsistance des Pères qu'il voulait établir en ce lieu là, il lui répondit que leur intention était d'obtenir du roi pour ce sujet quatre mille écus de revenu sur la portion que la ville de Bayonne a en la coutume. Sur quoi l'autre ayant réparti que c'était une dangereuse pensée, et capable, s'il l'entreprenait, de mettre toute la ville en combustion, il lui échappa de répliquer qu'il voyait bien qu'il ignorait leurs maximes, selon lesquelles, pourvu qu'ils réussissent en leurs entreprises, tout ce qui en pourrait arriver leur était indifférent.

Cependant les Portugais qui demeuraient dans ce bourg du Saint-Esprit, ne pouvant souffrir cet établissement des Jésuites que leur nation regarde comme leurs mortels enne* mis, et qu'ils considéraient comme des espions perpétuels qui travaillaient sans cesse à les perdre, eurent recours à ce maréchal pour empêcher une si dangereuse nouveauté, et déclarèrent que si les Jésuites ne sortaient pas de ce lieu-là, ils aimaient mieux s'en bannir eux-mêmes. M. de Grammont

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